Economie

Touchés par la crise, les étudiants lâchent leurs diplômes pour les «petits boulots»

Japon. En constante augmentation au Pays du Soleil levant, l'emploi précaire offre une alternative aux étudiants qui souhaitent larguer les modèles rigides de leurs aînés et parfois même quitter le pays

Reflet de la société, chez les jeunes, le travail temporaire est en constante augmentation. Il permet aux cadets de gagner l'argent de poche que leurs parents ne donnent plus, aux aînés qui ne trouvent pas de poste de survivre et semble offrir une alternative à ceux qui envisagent désormais de mener une vie plus en accord avec leur individualité: au Japon, mais aussi à l'étranger… La relation entre mes études et la boulangerie? Aucune… Comme des milliers de jeunes hommes, pour Aki, l'université était avant tout l'ultime étape avant de rejoindre le bataillon des salary-men des entreprises nippones. Aujourd'hui, il n'y songe plus et préfère miser sur son travail actuel, son petit boulot d'étudiant. Depuis deux ans, il travaille à mi-temps dans une boulangerie. Engagé pour vendre, il apprend désormais à faire le pain. «C'est vrai que ça n'a rien à voir avec mes études de droit, mais j'aime ce que je fais et puis, le patron m'a promis qu'ici j'aurai toujours du travail, alors je vais rester.» Les yeux cernés (il a travaillé une partie de la nuit pour la fournée du matin), il ne pense qu'à une chose: dormir. Le campus? On verra demain…

Entreprise, je te hais…

Aki représente un cas qui se multiplie au Japon. La très forte dégradation du marché de l'emploi touche de plein fouet les jeunes qui finissent leurs études. Certains n'ont pas le choix et une fois leur cursus terminé, se voient dans l'obligation de continuer à vivre de leur «arbaîto», ces petits boulots d'étudiants. Les restaurants, supermarchés et autres commerces absorbent ainsi un nombre croissant de demandeurs avec autant de bonne grâce qu'ils représentent une main d'œuvre bon marché. Pour les jeunes femmes, la situation n'est pas plus brillante. Mais, habituées de toujours aux «part time jobs», le travail temporaire est beaucoup moins stigmatisant. D'autre part la majorité espère toujours accéder à une sécurité liée au mariage… La récession doublée de la crise du système éducatif est aussi l'occasion pour la jeunesse nippone de marquer son désaccord avec un modèle paternel qu'ils ne veulent plus suivre. Fini l'emploi à vie? Qu'à cela ne tienne… Tout un pan de la jeune génération n'envisage plus une existence placée sous le joug d'une même firme. De l'air! Mais aussi du large… Hirotaka, 22 ans, a rapidement arrêté l'école parce qu'il n'aimait pas étudier. Poissonnier, barman, cuisinier, vendeur, il a fait depuis l'âge de 17 ans un nombre incalculable de tâches, mal payées (entre 8 et 10 francs l'heure) mais de loin préférables pense-t-il, au milieu de l'entreprise. «Avec la récession, je suis inquiet pour l'avenir, mes parents aussi… Parfois, il m'arrive d'envier ceux qui ont un job fixe, mais ça me passe vite!» Dans l'entreprise dit-il, il ne pourrait pas se trouver… «Avec le temporaire, parfois, je me trompe, je me dis que le boulot n'est vraiment pas pour moi, mais je peux reculer, changer… Dans une entreprise, ce serait impossible.»

Le temporaire: un tremplin pour l'envol

L'étranger pour y travailler, y poursuivre des études, ou encore sans but précis se pose de plus en plus comme un moyen d'échapper à un avenir morose. La restructuration des entreprises (qui privilégient désormais la performance individuelle) associée aux souhaits des universités de multiplier les échanges hors de l'île donnent le jour à une revalorisation des diplômes étrangers et plus globalement une vision de l'ailleurs comme vecteur possible d'une optimisation de ses capacités. Masahiro, 24 ans: son parcours scolaire (études d'ingénieur dans une bonne université) comme son entourage familial ne lui laissent guère la possibilité de songer à autre chose que l'engagement dans les meilleures conditions. Son père: un ponte du géant Panasonic. Issue d'une famille aisée qui ne souffre pas de la crise, il a toutefois une grande expérience des «arbaîto»: station essence, cuisinier et aujourd'hui déménageur: «Le temps partiel? C'est une bonne expérience mais pas toute la vie… Je veux quand même essayer l'entreprise.» Il souhaite toutefois une carrière moins monorail. La même entreprise jusqu'à la retraite? C'est hors de question répond-il. En tout cas pas au Japon… Son rêve, travailler à l'étranger. Avec la même ambition Ken n'a pas fini ses études en informatique. Il travaille dans un café, quatre jours par semaine. Lui aussi thésaurise pour son départ: «L'entreprise? Non… Trop contraignant. Je ne veux pas travailler au Japon, quand j'aurai mis de l'argent de côté, j'irai étudier en Europe, j'aimerai aussi y travailler.» Shinichi, lui, envisage de mener sa vie en travaillant en temporaire, mais avec un but précis: «Travailler un peu au Japon, puis voyager, revenir travailler, voyager… C'est mon rêve.» Le rêve… La plupart des jeunes, même à l'université, n'ont qu'une vague idée de ce qu'ils veulent devenir. Au-delà de la récession, c'est la définition même du travail – entendons par là, de la profession – qui entre en jeu. Au Japon, tout le système éducatif, axé jusqu'à présent vers l'intégration à l'entreprise qui assurait formation et spécialisation d'après ses besoins, se voit remis en question. Face aux aspirations personnelles qui progressent au rythme de l'émergence de l'individualité, la jeune génération recherche un terrain professionnel sur lequel s'épanouir. Ils ne le trouvent pas. Même si la crise de l'éducation actuelle semble aller dans le sens d'une revalorisation de la profession et repense ainsi la notion de métier, la transition sera longue. Le travail temporaire est en phase de permettre, par la mobilité qu'il offre, de garantir au moins un espace de liberté…

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