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Toufi Saliba: «La blockchain ne pourra pas être arrêtée»

L’entrepreneur et évangéliste de la blockchain Toufi Saliba, patron de Toda.Network, estime que cette technologie permettra, à très court terme, des échanges sans limites et de n’importe quel actif, sans intermédiaire

La blockchain, que l’on peut voir comme une nouvelle forme de connexion entre les individus, va révolutionner l’économie et la société. A l’occasion d’un congrès* organisé à Palexpo en janvier, dont «Le Temps» est partenaire, les enjeux de cette technologie seront décryptés.

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La blockchain est une vague que l’on observe depuis la plage, répond Toufi Saliba* lorsqu’on lui demande d’expliquer cette nouvelle technologie. Si l’on s’approche de l’eau, on commence à ressentir les effets de cette vague. Mais si on recule, on ne ressent rien et on peut se contenter de regarder. Scientifique, entrepreneur et évangéliste de la blockchain, le Canadien a définitivement choisi d’être au cœur de «ce tsunami qui va changer la vie de tout un chacun». Répondant à nos questions depuis Séoul, il décrypte l’intérêt de la blockchain, les limites des quelque 1400 blockchains existantes et ce qu’il faudra pour que cette technologie s’immisce véritablement dans nos vies quotidiennes – ce sera fait dans les deux ou trois années qui viennent, pas davantage, selon lui. La vague arrive, Toufi Saliba aide à la surfer.

Le Temps: Quelle est votre définition de la blockchain?

Toufi Saliba: Chaque fois que vous utilisez internet, vous utilisez le protocole TCP/IP, qui est la colonne vertébrale du réseau. Internet permet de transférer une information sans devoir demander une permission, par exemple pour envoyer un courriel, pour télécharger une page web ou pour déposer des données sur un serveur. La blockchain permet de faire la même chose, mais pour des valeurs, des actifs.

Comment?

Aujourd’hui, si vous voulez me transférer de l’argent ou la propriété de votre voiture, vous devez demander la permission à une tierce partie, en l’occurrence le service des autos de votre lieu de résidence. Cette tierce partie peut n’être active que dans un pays. Si vous voulez transférer la propriété de votre voiture de la Suisse vers mon pays, le Canada, cela devient très compliqué. La blockchain est une technologie qui permet de transférer des actifs sans avoir affaire à des intermédiaires.

Qu’entendez-vous exactement par «transférer votre voiture» grâce à la blockchain?

Imaginez que le titre de propriété de votre voiture ne soit plus imprimé sur du papier, mais soit numérique. La blockchain vous permet d’envoyer ce titre de propriété à un acheteur, tout en rendant impossible de le transmettre ensuite à quelqu’un d’autre. Il suffit pour cela de programmer un contrat intelligent pour qu’il s’assure que ce titre de propriété n’a qu’un seul propriétaire en tout temps.

Un tel transfert n’est pas encore une réalité. Que faudra-t-il pour qu’il le devienne?

Pour que la blockchain devienne grand public, elle devra assurer ceci: sécurité, efficacité, confidentialité, extensibilité, c’est-à-dire la capacité à effectuer un nombre croissant d’opérations, et interopérabilité – la possibilité que plusieurs systèmes communiquent entre eux. Un utilisateur pourra alors transférer toute valeur dont il a le contrôle vers une autre personne sans devoir recourir à une tierce partie.

Dans combien de temps cela sera-t-il possible pour le commun des mortels?

Faisons le parallèle avec internet. Avant de devenir grand public, internet existait depuis longtemps, mais peu de gens le savaient. Puis en 1989, le protocole HTTP a permis la naissance du World Wide Web. Quatre ans plus tard, tout le monde s’est mis à acheter des ordinateurs personnels, si bien que quatre années plus tard encore, pratiquement chaque maison en possédait un dans les pays développés. C’est à ce moment qu’internet est devenu grand public. La blockchain n’a pas encore atteint un tel moment de bascule. Cela prendra du temps, il y a beaucoup de contraintes sur la recherche. Mais ce moment va arriver d’ici à deux ou trois ans, ensuite il ne faudra pas quatre ans supplémentaires pour que le grand public l’accepte. Ce sera plutôt quatre mois, ou six mois au maximum, et cela changera la vie de tout le monde.

Les technologies véritablement révolutionnaires trouveront leur chemin et les régulateurs suivront

Toufi Saliba, patron de Toda.Network

Donc la révolution de la blockchain est encore à venir?

La révolution de la blockchain, dont on entend parler depuis des années, ne s’est pas encore produite. Les cinq exigences techniques décrites plus tôt n’existent actuellement pas dans une blockchain en état de fonctionner. Si elles existent, c’est dans des laboratoires de recherche. Je suis très optimiste, très confiant que ce que nous apportons au monde ne pourra pas être arrêté, n’aura pas besoin de demander des autorisations. Les technologies véritablement révolutionnaires trouveront leur chemin et les régulateurs suivront.

Qu’est-ce qui changera dans nos vies quotidiennes, en pratique?

Aujourd’hui, vous pouvez installer l’application Twitter et utiliser le service en vingt secondes. Imaginez que vous pouviez tout aussi facilement transférer n’importe quel actif que vous ayez jamais possédé. Que feriez-vous? Vous vous dépêcheriez de le faire, peu importe ce que les gens diraient, même si votre gouvernement essayait de vous l’interdire. Vous iriez acheter un smartphone avec de l’argent liquide, pour vous connecter à internet et avoir un véritable contrôle sur vos avoirs. En Suisse, votre gouvernement s’occupe bien de vous, vos banques aussi, dans une certaine mesure. Mais ce n’est pas le cas sur la majorité de la planète. Des milliards d’individus ne peuvent pas faire confiance à leur gouvernement ou à leur banque – quand ils peuvent avoir accès à une banque. La blockchain leur permettra de contrôler leurs valeurs. Cet événement va se produire, j’en suis aussi sûr que je suis sûr que demain le soleil brillera.

Consultez notre dossier: De la blockchain aux monnaies virtuelles

Parmi les 1400 blockchains existantes, lesquelles vous semblent les plus prometteuses?

Seule celle du bitcoin a été révolutionnaire. La plupart des autres projets essaient de modifier ce qu’est le bitcoin, qui est basé sur un registre. Or les modifications effectuées par les autres blockchains n’ont pas débouché sur des progrès. Au contraire, l’évolution a été régressive. En 2012, l’exploitation du protocole du bitcoin a permis au minage [le processeur de création de nouveaux bitcoins] de devenir une industrie à part entière. Mais à l’origine, l’objectif était de permettre à un individu de participer à un mécanisme de consensus à l’origine d’une nouvelle économie. A la place, les mineurs sont devenus une classe d’utilisateurs différente, qui extraient de la richesse au détriment des autres.

Comment cela?

Depuis le 1er janvier 2018, près de 6 milliards de dollars ont été payés aux mineurs par les utilisateurs. Toutes les dix minutes, 12,5 bitcoins sont générés, soit près de 70 000 francs au cours actuel. Or cette richesse est distribuée aux mineurs, pour les récompenser de leur travail, et pas aux utilisateurs. Tout le monde ne peut pas miner, il faut des ordinateurs spéciaux, de l’énergie, etc.

A combien évaluez-vous le taux de pénétration de la blockchain?

Il s’élève à 0,2%. Cela signifie que 99,8% de la population n’a jamais entendu parler de la blockchain, ne l’a jamais utilisée. Ces gens sont exclus à cause de l’évolution régressive de la blockchain jusque-là. Elle explique également que pratiquement toute industrie qui utilise la blockchain paie pour quelque chose qui lui est extérieur, pas intérieur. Mais tout cela sera résolu grâce à la technologie.

Comment?

En parvenant à une véritable décentralisation. A faire en sorte que toute valeur soit gérée et échangée au niveau de l’utilisateur. Pour le moment, il n’existe aucun projet permettant à deux personnes d’échanger des valeurs sans tierce partie, par exemple d’échanger des ethers contre des bitcoins sans intermédiaire. Le protocole Toda veut changer cela. C’est l’équivalent du protocole TCP/IP qui est à la base d’internet. Ce n’est pas un registre, ce sont 32 caractères qui peuvent être partagés par n’importe qui à tout moment. Il donne l’assurance que personne ne peut mentir ou manipuler le système.

Comment cela fonctionne-t-il, en pratique?

C’est une application installée sur un smartphone ou un ordinateur. Pour fonctionner, elle a uniquement besoin que le téléphone fonctionne. Ce n’est pas comme Twitter, où il faut le téléphone et les serveurs de Twitter. Quand on installe notre application, le téléphone aide le système à fonctionner. Toda est une couche sur laquelle pourra être construite n’importe quelle application, pas seulement des cryptomonnaies. Exactement comme le TCP/IP a permis la construction de tout ce qu’internet contient.

Mais les exchanges décentralisés (des plateformes de change pour les cryptomonnaies et autres jetons numériques) affirment permettre des transferts bilatéraux.

J’ai vu environ 86 projets d’exchanges décentralisés au cours de la dernière année, ils affirment tous avoir résolu ce problème. Mais aucun n’est satisfaisant, car eux-mêmes constituent toujours une tierce partie.

Comptez-vous résoudre l’inégalité engendrée par le minage?

Si on prend l’exemple de bitcoin qui serait sur notre protocole, au lieu que 12,5 bitcoins soient créés toutes les dix minutes, imaginez que 1,5 bitcoin soit créé chaque minute et qu’il ne soit pas attribué à un mineur, mais réparti entre l’ensemble des utilisateurs. Car ceux-ci – qui seront des millions – consommeront beaucoup de ressources pour aider à faire tourner le système, ils devront donc être récompensés. 


PROFIL

Canadien d’origine libanaise, basé à San Francisco, Toufi Saliba dirige Toda.Network, dont la solution technologique doit permettre aux blockchains d’être véritablement décentralisées. Président de l’Association for Computing Machinery (une communauté de plus de 100 000 membres dans 170 pays), cet amoureux des algorithmes, de la théorie des jeux et de l’intelligence artificielle a été à l’origine d’innovations vendues à des start-up par la suite acquises par Google ou HP. 


* Toufi Saliba participera au Geneva Annual Blockchain Congress, le 21 janvier 2019 à Palexpo. Voir le programme sur www.genevablockchaincongress.com

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