«Vous avez besoin de Suisse.» A l’entame d’un été rempli d’incertitudes, c’est le slogan de la grande campagne de promotion lancée ce samedi par Suisse Tourisme. Mais en réalité, c’est plutôt le tourisme lui-même qui a besoin de Suisses.

Alors que les contraintes sanitaires sont à peine levées et que le printemps a été désastreux en termes de fréquentation, jamais auparavant la Suisse du tourisme n’avait autant compté sur ses ressortissants. Et jamais, non plus, elle n’avait été confrontée aussi frontalement à sa cherté.

Des efforts avaient été entrepris ces dernières années, les prix s’approchaient de ceux du voisin autrichien. Mais la fin du taux plancher en janvier 2015, lorsque l’euro a baissé de 1,20 à 1,10 franc (et désormais à 1,08), les a à peu près réduits à néant. Ainsi, les tarifs sont environ 20% plus chers qu’ailleurs en Europe. Le dernier indice de compétitivité du tourisme publié par le WEF ne fait que confirmer ce problème bien connu: en termes de prix, la Suisse affiche la moins bonne note en Europe, en compagnie du Royaume-Uni et de l’Islande.

Pas de sous-enchère

«On peut s’attendre à un renforcement des désavantages structurels du tourisme suisse – monnaie forte, coûts de production plus élevés, prévient, en plus, l’Université de Saint-Gall, dans une étude publiée fin mai. Les voyages en Suisse seront plus chers pour les étrangers et la forte attraction de l’étranger pour les clients suisses, en raison des prix séduisants, va augmenter.» Face à ce constat, la résistance s’organise. Pas de sous-enchère des prix, c’est une sorte de tabou, une «guerre suicidaire» à ne pas déclencher, selon les mots de Patrick Bérod, directeur d’Hotelleriesuisse en Valais.

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De la part des clients, les demandes de rabais deviennent plus «agressives», témoigne Isabelle Jan, cofondatrice de la start-up Private Deals. Grâce à une fonctionnalité installée sur les sites des hôtels, des négociations sont possibles, mais en trois essais maximum. «En Suisse, les gens demandent des rabais qui sont entre 10 et 15% plus élevés qu’avant la pandémie. Les hôteliers remarquent que l’environnement a changé. Même ceux qui n’étaient pas intéressés se rendent compte de l’intérêt de prix flexibles et dynamiques.»

A défaut de baisser systématiquement les prix, les prestataires multiplient les offres combinant nuitées, transports et activités culturelles. C’est le cas à Genève, Lausanne, Sion ou Bâle, entre autres. Mais le secteur est bien mal pris pour faire davantage d’efforts sur le prix de leur gagne-pain principal. Selon des chiffres publiés lundi par l’OFS, avril a été un mois pour rien: les nuitées hôtelières suisses ont chuté de 92% dans le pays.

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Les perspectives, elles aussi, sont peu rassurantes. Le manque à gagner, entre mars et juin, est estimé à presque 9 milliards de francs. Entre 15 et 25% des établissements hôteliers sont menacés de faillite. L’institut zurichois KOF s’attend quant à lui à ce que la baisse des nuitées hôtelières de l’été atteigne entre 20 et 50%, selon les régions. La campagne et les montagnes devraient mieux s’en sortir que les villes et la plaine, affirme aussi le KOF.

Depuis plusieurs semaines, tout était donc organisé pour faire venir, ou plutôt faire rester, les Suisses en Suisse. Mais c’était compter sans la réouverture plus rapide que prévu des frontières avec les pays voisins. Depuis le 15 juin, il sera aussi possible de prendre du bon temps en France, en Espagne, partout dans l’UE, et même en Italie, l’un de ces pays particulièrement nerveux à l’idée de ne pas pouvoir accueillir de touristes cet été.

Outrepasser Booking et Expedia

En Suisse, les locaux représentent environ la moitié des touristes. Mais, problème, lorsque ces derniers partent en vadrouille sans franchir les frontières, ils ne restent pas souvent pour dormir. Et ils dépensent donc moins. En 2018, seulement 30% des voyages avec nuitées avaient une destination à l’intérieur du pays, selon l’Office fédéral de la statistique (OFS). Ce chiffre est bien plus élevé chez les voisins: 80% en Italie, 76% en France, 57% en Allemagne et 51% en Autriche, dont la taille du territoire est pourtant comparable à la Suisse.

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Cette année, prévoient également les chercheurs de l’Université de Saint-Gall, les Suisses qui feront du tourisme local resteront moins longtemps que d’habitude. Potentiellement sans y dormir, donc. Conscient de cet enjeu, l’hôtellerie suisse les invite donc à réserver directement dans les établissements, sans passer par la case plateforme globalisée type Booking ou Expedia.

La promesse, c’est une possibilité d’obtenir un peu plus. Outre des rabais, ce sont des «avantages en nature» qui sont souvent proposés. Petits-déjeuners offerts, entrées au spa ou pour des activités sportives locales, voire surclassement dans une chambre d’un standing supérieur.

«Tout le monde en ressort gagnant, affirme Patrick Bérod. Le client va en avoir un peu plus pour son argent, et l’hôtelier va économiser sur les commissions qui ne seront pas versées à ces plateformes.» Des commissions qui, témoigne-t-il, peuvent varier de 12 à 50% du prix de la chambre. Réserver en direct, c’est donc aussi en quelque sorte un geste citoyen.

(Collaboration: Aline Bassin)