Lorsqu'il prend les rênes de Suisse Tourisme (ST) en novembre dernier, Jürg Schmid est un néophyte de la branche. Si les membres du comité de ST l'ont choisi parmi 70 à 80 candidats, c'est avant tout en raison des compétences qu'il a développées chez Hewlett-Packard et Oracle dans le domaine du marketing et de l'informatique. Un savoir-faire précieux pour un organisme qui a bien besoin d'un coup de dépoussiérage. Persuadé que le temps presse, Jürg Schmid n'a pas hésité à bousculer un secteur où trop d'acteurs cherchent encore à défendre leurs prérogatives. Il a déjà obtenu un premier succès puisque les différentes régions ont accepté d'intensifier leurs collaborations. Pour vendre la Suisse, cet Argovien de 37 ans mise désormais sur Internet. Dès la mi-septembre, ST proposera sur la Toile des voyages à prix réduits. Objectif: mieux promouvoir les saisons basses. De retour de Lenzerheide, où il a passé ses vacances en famille, il justifie sa stratégie et sa façon de concevoir la promotion touristique.

Le Temps: Quel impact auront les mauvaises conditions météorologiques de cet été sur l'industrie touristique?

Jürg Schmid: Nous avons eu un très bel été, mais il est venu deux mois trop tôt, en mai et en juin (éclats de rire). Pour parler plus sérieusement, je dois reconnaître que les milieux touristiques ont souffert des mauvaises conditions météorologiques car bon nombre de clients, qui réservent à la dernière minute, ont renoncé à venir ou à rester en Suisse. Les hôteliers ne sont de plus pas les seuls concernés. Les entreprises de remontées mécaniques ou les commerçants sont également touchés. Les conséquences ne sont certes pas dramatiques, mais le nombre de nuitées devrait tout de même être en diminution. Un certain nombre de touristes déçus par le temps pourraient de plus choisir une autre destination pour l'été prochain.

– Pour combler une partie du manque à gagner, vous misez aujourd'hui sur les nouvelles technologies et notamment sur les réservations de dernière minute à prix réduits, généralement appelées «last minute»?

– Lorsque l'on évoque les voyages last minute, on imagine toujours des destinations lointaines comme les îles de la Méditerranée ou les Caraïbes, mais on ne pense jamais à la Suisse. Je crois pourtant que ce marché est aussi intéressant pour le tourisme helvétique, notamment en basse saison. Concrètement, nous allons mettre en service, aux alentours de la mi-septembre, sur notre site Internet, MySwitzerland. com, une plate-forme qui devrait proposer, dans un premier temps, 100 à 150 offres last minute, puis, dans un deuxième temps, au moins 300 à 400 offres. Ce nombre est cependant appelé à évoluer. Tout dépendra en fait de l'attitude des hôteliers qui alimenteront eux-mêmes le site par téléphone ou à travers Internet. Si, comme nous le prévoyons, l'offre est suffisante, le client pourra alors effectuer ses réservations en fonction de critères géographiques, du prix ou de la catégorie d'hôtels.

– Quelques centaines d'offres, est-ce vraiment suffisant?

– Ce sera suffisant si les propositions sont bien réparties du point de vue géographique.

– Quelles baisses de prix peuvent attendre les clients?

– En haute saison, les prix ne diminueront pas. Le site servira simplement à rassembler les offres qui n'ont pas encore trouvé preneur. En basse saison en revanche, la baisse de prix atteindra au minimum 15%, mais dans bien des cas elle sera supérieure.

– Des prix vraiment cassés ne seraient pas plus attractifs?

– Je ne le crois pas car même à des prix très bas, toute une frange de touristes ne viendrait de toute façon pas chez nous.

– En Suisse, les prix ne sont-ils pas encore trop élevés?

– Nos prix n'ont pas baissé, mais ils sont désormais tout à fait concurrentiels par rapport à ceux pratiqués dans les grandes villes européennes, car ceux-ci ont sensiblement augmenté ces dernières années. Vis-à-vis des destinations balnéaires du sud de l'Europe, nous sommes plus chers, mais cette différence est due aux coûts de production, qui sont plus élevés en Suisse. Il serait pourtant faux de ne prendre en considération que les prix. La qualité de l'offre et du service est également importante et, dans ce domaine, nous pouvons nous améliorer. Nous avons d'ailleurs à cet effet créé un label de qualité.

– Près de 2% des réservations effectuées dans les hôtels suisses sont actuellement réalisées à travers Internet, dont une partie sur MySwitzerland. com. Vous pronostiquez une part de 30% pour dans cinq ans. N'est-ce pas trop optimiste?

– Dans certaines régions, comme à Crans-Montana, 15% à 20% des réservations effectuées à l'office du tourisme sont réalisées sur Internet. Le trend va donc dans cette direction.

– Les offices du tourisme ont, comme Suisse Tourisme, leur site. Vous ne craignez pas les doublons?

– Absolument pas. La distribution à travers plusieurs canaux est un atout.

– Louer des chambres d'hôtel n'est pourtant pas la mission de Suisse Tourisme. Ne serait-il pas préférable d'abandonner cela aux professionnels de la branche?

– Nous ne nous contentons pas de vendre des chambres d'hôtel sur MySwitzerland. com. Nous faisons surtout de la promotion et de l'information. Il serait pourtant absurde d'empêcher les clients qui le désirent d'effectuer directement une réservation, même si nous n'avons pas l'intention de nous substituer aux professionnels.

– De nombreuses critiques ont été formulées à l'encontre de votre plate-forme, qui fournirait une information trop touffue et serait complexe à utiliser. Que comptez-vous faire pour l'améliorer?

– Nous l'avons déjà améliorée à plusieurs reprises et continuerons à le faire. Une nouvelle version sera d'ailleurs disponible en décembre prochain. Nous devons notamment améliorer la rapidité et le confort de navigation sur le site, qui connaît un gros succès puisque 5000 à 10 000 personnes le consultent chaque jour, raison pour laquelle nous sommes à la limite de nos capacités.

– Votre prédécesseur s'est souvent opposé aux 350 offices du tourisme qui ont tendance à travailler dans leur coin. Avez-vous rencontré les mêmes difficultés?

– Ce n'est pas facile de changer une manière de faire qui fonctionne depuis des décennies, mais nous avons déjà obtenu des succès. Les régions sont désormais plus disposées à coopérer.

– Pouvez-vous donner des exemples précis?

– Nous avons par exemple décidé de coopérer plus étroitement dans le domaine du marketing avec des campagnes communes. Nous sommes notamment en train de lancer une campagne nationale de promotion pour la saison d'automne. Nous avons également décidé de centraliser la production et l'organisation de mailings. Jusqu'à présent, chaque commune, chaque région produisait et distribuait elle-même des centaines de brochures par années, ce n'est pas cohérent et pas vraiment professionnel. Dans le domaine du marketing, le tourisme suisse s'est trop longtemps organisé en s'appuyant sur la structure classique du fédéralisme. Cela ne peut plus durer.

– Il y a tout de même des réticences.

– Il y a toujours des gens qui veulent travailler dans leur coin, mais ceux-là connaîtront plus de difficultés que ceux qui seront prêts à collaborer, car les touristes veulent une offre de qualité dans des domaines précis comme par exemple le mountain bike ou le ski de fond. Une commune ou une région qui ne travaille pas avec les autres aura de la peine à satisfaire ces attentes.

– Même si le nombre de nuitées est toujours de 10% inférieur au record établi en 1990, celui-ci progresse de nouveau depuis trois ans. La crise est-elle surmontée?

– Pas complètement. La baisse des nuitées a pu être stoppée, mais nous commençons à peine à regagner le terrain perdu. Le processus de restructuration n'est de plus pas encore terminé. Plus de 1000 hôtels ont disparu en 10 ans et le processus n'est pas terminé. Je pense également que la concentration de la branche va se poursuivre car les petits hôtels doivent travailler ensemble pour réduire leurs coûts.

– Le tourisme urbain repart à la hausse, mais les Préalpes sont plus à la peine. Quelles régions vont tirer selon vous leur épingle du jeu?

– Il y a des destinations qui ne font plus recette car les distances sont parcourues de plus en plus rapidement. Avant, les Zurichois se rendaient dans le Toggenburg pour skier. Aujourd'hui, ils rejoignent les grandes stations. Les régions les mieux positionnées sont donc les grandes stations alpines et les villes où les taux d'occupation sont bons. Les autres doivent développer des stratégies de niche.

– Les banques ont fermé le robinet du crédit pour l'hôtellerie. Condamnez-vous cette politique?

– Il y a dix ans, elles ont fait preuve de trop de souplesse. Aujourd'hui, elles sont trop strictes. Un juste milieu serait préférable.

– A quels marchés allez-vous donner la priorité?

– Aux marchés intercontinentaux comme les Etats-Unis ou l'Asie. Car les gens voyagent toujours de plus en plus loin à la recherche d'exotisme.

– Vous trouvez la Suisse exotique?

– Elle l'est à coup sûr pour un Japonais.