La compagnie aérienne Air Canada est entrée dans une zone de turbulences. Une perte de près de 300 millions de francs lors du dernier trimestre et la mise à pied, dans le courant de l'année, de 3500 employés sont les signes les plus évidents des temps difficiles que traverse le principal transporteur aérien canadien.

Robert Milton, l'Américain qui est aux commandes de la compagnie, ne mâche pas ses mots: «Si l'économie nord-américaine se détériore davantage, nous devrons sans doute encore réduire nos effectifs.» Pour limiter les dégâts, il a déjà imposé une série de mesures: une hausse des tarifs intérieurs de 6%, un ralentissement du programme de modernisation de la flotte, des réductions de services sur les trajets nationaux et internationaux les moins rentables et la suppression de certaines lignes régionales, une initiative qui cause de nombreux remous d'un bout à l'autre du pays.

Il y a pourtant moins d'un an, Air Canada était considérée comme l'une des compagnies aériennes nord-américaines les mieux placées sur l'échiquier continental. Le rachat en 1999 de Canadian International – alors le second transporteur aérien du pays – complété, la fusion des deux entreprises allait bon train. On parlait alors d'un taux de croissance de 8% en 2001. Pour satisfaire les services au sol offerts aux passagers, 2000 nouveaux emplois étaient créés, ce qui portait l'effectif total à plus de 45 000 employés.

Aujourd'hui, Robert Milton projette un taux de croissance nul pour l'exercice en cours! Cette dégringolade est principalement due à des facteurs extérieurs, explique-t-il: «Le ralentissement a été incroyablement soudain au quatrième trimestre; nous préférons donc nous préparer à une détérioration économique prolongée en Amérique du Nord, tout en espérant qu'elle ne se produise pas.» En fait, l'atterrissage en douceur de l'économie américaine ces derniers mois a été jumelé à deux éléments qui ont pesé lourd dans les comptes d'Air Canada: une flambée des prix des carburants qui, juste pour le dernier trimestre, a représenté un excédent de plus de 135 millions de francs et des conditions météorologiques éprouvantes au début de l'hiver, qui ont forcé l'annulation de nombreux vols.

Compétition accrue

La situation de la principale compagnie aérienne canadienne n'est toutefois pas catastrophique selon les experts, mais ils s'attendent à de longs mois, voire quelques années pour les plus pessimistes, avant que les choses ne rentrent dans l'ordre et que des chiffres noirs réapparaissent au bilan. L'association Star Alliance (avec Lufthansa, SAS, Thai Airways et United Airlines) reste un atout considérable dans le contexte actuel. Mais d'autres éléments sont susceptibles de freiner la relance d'Air Canada.

En premier lieu, la compétition reprend vie dans le ciel national. De 94% des voyageurs en 1999, la compagnie n'en transporte qu'à peine plus de 70%. Même Richard Branson – Virgin Air – veut maintenant atterrir au Canada! Et puis il y a aussi la confiance du public envers Air Canada qui s'effrite, faute de services jugés satisfaisants. Depuis un an, les plaintes pleuvent, ce que déplore Bruce Hood, le Commissaire fédéral chargé du transport aérien: «Ils ont un sérieux problème d'image – ce qui les préoccupe énormément –, mais ils se tirent quand même dans le pied en agissant comme ils l'ont fait.»

La suppression de lignes pour des raisons de rentabilité dans certaines régions éloignées du pays amplifie la grogne du public et provoque des colères jusqu'au parlement fédéral. Aux yeux de beaucoup de Canadiens, Air Canada semble perdre son statut «d'institution nationale» pour ne devenir qu'une compagnie comme les autres.