Sur les rives de la Mersey, l'Albert's Dock a changé et Liverpool se reflète dans sa mue. Il y a dix ans, les murs crasseux de ces bâtisses de briques désaffectées racontaient encore les années noires de la ville portuaire où les chantiers navals avaient mis la clé sous la porte. Avant cela, l'Albert's Dock avait pourtant été aux premières loges de l'âge d'or de la ville, deuxième port du monde sous l'Empire britannique. De cette époque faste où l'on s'embarquait pour traverser l'Atlantique en paquebot, seules les «Trois Grâces», trois bâtisses majestueuses dominant la rivière, peuvent encore témoigner.

Longtemps, Liverpool a conjugué sa fierté au passé. Snobée par Londres, jalouse de Manchester sa rivale à 55 kilomètres dans les terres, ignorée des médias qui n'en parlaient plus que pour raconter 18 000 dockers devenus chômeurs en l'espace d'une poignée d'années, la ville a eu ses années noires, tirant sa seule fierté du club de football ou des Beatles.

Les Beatles, une manne financière

Mais à leur arrivée au pouvoir en 1998, les libéraux-démocrates ont voulu que Liverpool s'affranchisse de ce passé et enclenche enfin la marche avant. «Bien sûr, nous ne crachons pas dans la soupe, note Mike Storey, le maire de Liverpool. Nous ne sommes pas fous, nous savons bien que les Beatles représentent une manne financière réelle pour la ville. L'aéroport s'appelle d'ailleurs «John Lennon». Mais il est temps de grandir.»

La consécration est tombée cette année: l'Unesco a reconnu «patrimoine mondial de l'humanité» les rives de la Mersey et l'Albert's Dock, qui abrite aujourd'hui restaurants branchés, boutiques de design et même l'antenne locale de la Tate Modern. Non loin, une galerie accueille la biennale d'art contemporain. D'autres musées ont été ouverts ou rénovés récemment et Liverpool se targue de compter «plus de théâtres, de musées ou de galeries que toute autre ville britannique hors Londres». La ville commence à encaisser les dividendes de cette politique ambitieuse: le 4 juin, elle a raflé le titre de «Capitale européenne de la culture» pour 2008, coiffant au poteau cinq rivales britanniques dont la grande favorite, Newcastle.

Une reconnaissance qui retape l'ego de la ville, et surtout un joli pactole: «On table sur 1,7 million de visiteurs, 4,38 milliards de francs d'investissements de plus et 14 000 emplois», avance Mike Storey. Les habitants du Grand Liverpool (1,36 million) mesurent la valeur du chèque: région «objectif 1» pour les fonds structurels, Liverpool aura reçu 3,3 milliards de l'Union européenne entre 1994 et 2008. Sans Bruxelles, le rebond n'aurait pas eu lieu. En 1998, Mike Storey a hérité d'une ville complexée, déprimée. Il décide alors de donner un coup de pied dans la fourmilière. Après vingt-cinq ans d'une équipe travailliste réputée rigide, Storey se veut «pragmatique» et va chercher les financements où ils sont: à Bruxelles et dans le secteur privé.

Grâce à l'UE, Liverpool se refait une santé, améliore son réseau routier, crée une zone franche sur le port et construit de nouveaux logements. Aux entreprises, elle vante les bienfaits du partenariat public-privé et lance de vastes chantiers pour séduire les investisseurs. «La plus belle réussite est l'aéroport, analyse Sarah Williams, de la Chambre de commerce et d'industrie. Désert il y a dix ans, il voit passer plus de 3 millions de passagers par an. Un réel tremplin pour l'économie régionale.»

Deuxième vie pour le port

Le tout a fait boule de neige et Liverpool reprend du poil de la bête: le chômage a diminué de moitié, passant de 10,6% à 5,1%, le centre-ville a gagné 10 000 habitants en cinq ans, et les investisseurs affluent, à l'instar de Ford qui y construit sa dernière Jaguar. La cité portuaire ne compte certes plus que 250 salariés (contre 18 000 dans les années 60) mais le port n'a jamais vu transiter autant de marchandises. Liverpool a créé plus 50 000 emplois en sept ans (deux fois la moyenne nationale) dans de nouveaux secteurs, comme l'industrie pharmaceutique ou le marketing.

«La concurrence du tiers-monde ne doit pas nous effrayer: notre atout, c'est la valeur ajoutée, comme nos centres d'appel multilingues, explique Tom O'Brien, qui assure la promotion de la région auprès des acteurs économiques à la tête du «Mersey Partnership». Les chefs d'entreprise apprécient aussi notre pragmatisme: main dans la main avec les universités, nous créons des formations adaptées aux besoins des entreprises.»

Bien sûr, ce nouvel élan n'a pas gommé toute pauvreté. La ville reste cabossée. Les chômeurs de longue durée sont désocialisés. Un jeune sur cinq quitte l'école à 16 ans sans qualification. Même si les progrès sont réels, certains voient le rythme ralentir et les projets traîner en longueur. La municipalité, pourtant douée pour les relations publiques, semble parfois se noyer dans des rêves de grandeur. Or Liverpool doit poursuivre son développement pour s'affranchir des subventions. Le temps presse: avec l'élargissement, elle a toutes les chances de devoir céder son statut «objectif 1» aux régions plus pauvres des nouveaux pays membres de l'UE.