L’assemblée générale annuelle d’Hotelleriesuisse, l’association suisse des hôteliers, se déroulera mardi à Montreux. Juste avant la Journée de l’hôtellerie suisse, son président Andreas Züllig, à la tête de l’organisation depuis 2014, explique pourquoi il anticipe une stabilisation du marché durant la saison d’été, bien qu’à un faible niveau pour les régions de montagnes.

Le Temps: Vous êtes partis vendredi matin du Schweizerhof de Lenzerheide, l’hôtel que vous possédez et exploitez aux Grisons, pour donner un entretien au Schweizerhof de Zurich. Au vu de l’évolution favorable des nuitées hôtelières dans les villes malgré la force du franc, êtes-vous parfois envieux des bons résultats de vos collègues zurichois?

Andreas Züllig: Non, je suis toujours content quand des hôtels, qui figurent aussi parmi nos membres, réalisent de bons résultats. Parmi les enseignes qui portent le nom de Schweizerhof dans le pays, nous avons du reste constitué un groupe informel dans lequel nous échangeons nos différentes expériences.

- Selon les chiffres présentés mardi par l’institut KOF, les nuitées dans les villes ont progressé de 2,4% en 2015, alors qu’elles ont reculé de 0,7% dans les régions alpines. Comment attirer plus de visiteurs vers les destinations de montagne?

- Il est sûr que les villes disposent d’importants avantages. Outre la clientèle d’affaires, les hôtels situés en zones urbaines profitent de la clientèle en provenance d’Asie et des pays émergents. Pour un Indien ou un Chinois, Zurich est perçu comme un grand village, à côté d’un lac, pas loin des montagnes, avec une offre culturelle intéressante et des possibilités de shopping.

Lire aussi: Embellie en perspective pour le tourisme en Suisse

- Parmi les régions de montagne, il y a de grandes différences entre la Suisse centrale (+5,4% en 2015) et l’Oberland bernois (+1,5%) qui ont vu leur nombre de nuitées continuer de progresser l’an dernier et les Grisons (-5%) et le Tessin (-6%) qui ont subi les plus fortes baisses. Quels enseignements peut-on en tirer?

- Une région comme les Grisons est beaucoup plus dépendante de la clientèle locale comme Zurich et la Suisse orientale, ou des marchés de proximité comme l’Allemagne du Sud ou l’Italie. L’Oberland bernois profite davantage de la clientèle des pays émergents ou arabes par exemple. La Suisse centrale est, elle, un véritable point d’attraction à la fois pour les Chinois, Indiens ou Américains. Cette région a l’avantage d’avoir une clientèle issue de la zone dollar, contrairement aux Grisons ou au Tessin qui dépendent beaucoup plus de l’euro. Les pays européens sont des marchés difficiles, pas seulement depuis le 15 janvier 2015. Maintenant que la monnaie helvétique s’est stabilisée aux alentours de 1,10 franc par euro, nous disposons d’une plus grande visibilité en termes de prix pour nos clients. Le principal problème qui demeure est d’ordre psychologique. Beaucoup d’Européens se disent d’emblée: ah, la Suisse est un pays cher. Les Suisses, eux, partent du principe que leurs vacances à l’étranger seront forcément bon marché.

- Comment alors corriger cette perception défavorable chez les clients étrangers?

- Premièrement, en communiquant mieux avec eux via internet. Deuxièmement, en mettant davantage en évidence la qualité de l’offre en Suisse, la diversité des paysages et l’attrait de l’offre culturelle sur un très petit territoire. L’offre proposée sur la Riviera, avec Chaplin’s World, le Nest et d’autres attractions, est fantastique sur ce plan. Il faut mettre en évidence la qualité de l’offre, plutôt que les prix. Car, avec les coûts de production que nous connaissons en Suisse, il n’est pas possible de gagner uniquement sur les prix.

Lire aussi: Années folles en vue pour la Riviera vaudoise

- L’offre hôtelière doit-elle se concentrer uniquement sur le haut de gamme, comme certains le préconisent?

- Non, je ne le pense pas. On peut aussi avoir du succès avec des offres à bas prix mais avec une qualité élevée, comme le font maintenant de nombreuses auberges de jeunesse en Suisse. L’important est que chaque établissement se positionne clairement en fonction des préférences de ses différents groupes de clients. Le marketing doit être aussi organisé autour de thèmes – par exemple, le wellness, les offres pour famille ou la culture – plutôt que seulement en fonction des régions. Les hôtels qui proposent seulement une offre basique – une table, un lit – sans profil particulier auront beaucoup de peine à subsister.

- Le changement structurel va-t-il alors s’accélérer?

- Le nombre de faillites d’établissements va encore augmenter. On estime qu’environ 1% des hôtels disparaissent chaque année en Suisse, soit environ 50 à 60 établissements par an. Souvent, il se passe une vingtaine d’années avant qu’un hôtel ne ferme définitivement ses portes, après différentes faillites ou reprises.

- Quelles sont vos attentes pour la saison d’été 2016?

- Nous avons nos propres pronostics, basés sur des sondages effectués auprès de nos membres. Pour la saison d’été en cours, 40% anticipent une fréquentation identique à l’an dernier, 27% prévoient une augmentation et 33% une détérioration. Globalement, la situation devrait se stabiliser cet été, à un bas niveau en montagne. Bien entendu, tout dépendra de la météo qui exerce une grande influence sur les nuitées, en particulier pour la clientèle suisse et celle des marchés de proximité. Pour l’hôtellerie de montagne, nous n’attendons de reprise qu’en 2018, c’est dire si la situation reste tendue.

- Les plateformes de réservation en ligne gagnent constamment en importance. Quelles en sont les conséquences pour vos membres?

- Entre 15 et 20% des réservations sont effectuées via des plateformes comme Booking.com. Leur existence nous offre aussi des avantages – des clients se décident à la dernière minute pour des destinations auxquelles ils n’auraient pas pensé via les canaux traditionnels – mais nous cause aussi beaucoup de soucis en raison de leur influence grandissante. Chez certains hôtels en ville, plus de 50% des réservations s’effectuent via de telles plateformes, cela crée une situation de grande dépendance.

- Comment y remédier?

- D’une part, nous essayons de contrecarrer cette tendance en promouvant davantage les réservations directes. En réservant par courriel ou par téléphone, les clients obtiennent souvent des offres de meilleure qualité pour un même prix. D’autre part, nous essayons d’intervenir aussi sur le plan réglementaire: en effet, certaines plateformes exigent la garantie d'avoir le prix le plus bas sur leur site. Nous l’avons fait notamment auprès de la Commission de la concurrence (Comco), car nous estimons que l’exigence de telles garanties est contraire aux principes de la concurrence.

Lire aussi: TripAdvisor s’empare du «Lausannois» HouseTrip

- Et qu’en est-il de l’essor grandissant des plateformes de réservation d’appartements ligne comme Airbnb ou Housetrip issues de l’économie du partage? Comment voyez-vous cette concurrence?

- Nous ne diabolisons pas ces nouvelles plateformes. Elles ont aussi une utilité pour les stations touristiques en réduisant le nombre de lits froids. Les clients qui viennent en Suisse par ce biais consomment, vont dans les restaurants, font du ski, etc. En revanche, nous exigeons que toutes les formes d’hébergements – hôtels ou appartements loués – soient soumises aux mêmes conditions au niveau de la réglementation. A savoir qu’elles doivent répondre aux mêmes exigences sur le plan fiscal, pour la sécurité, le paiement des taxes, etc. Il ne doit pas y avoir de «passagers clandestins» dans le domaine du tourisme. Uber et Airbnb font partie d’un phénomène de société très large qui ne va que s’amplifier. Toutefois, les règles doivent être les mêmes pour tous, afin d’éviter des distorsions de concurrence ou l’émergence d’une économie parallèle.