Toyota Motor Corporation ne veut plus de la livre sterling. Depuis jeudi, le constructeur japonais établi au Royaume-Uni n'est plus d'accord de payer les factures de ses sous-traitants sur l'île avec la monnaie britannique. Dorénavant, seul l'euro sera accepté. La cherté de la livre et ses mouvements erratiques par rapport à la monnaie européenne sont les deux raisons de ce revirement. C'est le New York Times qui a révélé cette décision dans son édition de vendredi.

La décision de Toyota est la première du genre. Elle fait suite à une série d'articles et d'études montrant le danger d'une monnaie forte pour l'économie insulaire. Longtemps utilisée comme plate-forme par les industriels nippons pour avoir un accès au marché européen, un ministre français avait même parlé de porte-avions, la Grande-Bretagne ne séduit plus les investissements directs. Pire, des pans entiers des secteurs de l'automobile et de l'électronique ainsi que de nombreuses usines d'assemblages japonaises risquent de s'expatrier. Le tissu industriel automobile et les sous-traitants qui en dépendent alimentent près de 220 000 emplois. La plupart de ces postes de travail se concentrent dans les Heartlands (le cœur industriel), à Manchester et Birmingham, bassin du «vieil» électorat travailliste de Tony Blair.

Pour Toyota les choses sont aussi claires que coûteuses. L'entreprise exporte chaque année dans la zone euro 70% des 180 000 voitures assemblées au Royaume-Uni. Elle reçoit donc des euros qu'elle change en livre sterling pour payer ses sous-traitants. Ainsi, le risque de change est supporté par le constructeur nippon. En cas de surévaluation, l'industriel japonais se retrouve avec des pertes de changes importantes. En demandant à ses sous-traitants d'être payée en euros, Toyota ne fait finalement que reporter ce risque en amont.

BWM est la première grande entreprise à avoir envoyé un signal d'alarme ce printemps. En mettant un terme à six ans d'investissement dans le groupe Rover, le constructeur allemand a évoqué deux éléments: la faible productivité du travail dans les chaînes de montage du groupe Rover et le prix de la livre sterling par rapport à l'euro. Mais il n'est pas le seul. Lorsque Ford a décidé de fermer une partie de ses usines d'assemblage, le géant de l'automobile a affirmé que les niveaux stratosphériques de la monnaie britannique empêchaient toute possibilité de profit. Le faible coût salarial et la flexibilité du travail qui étaient les principaux atouts de la Grande-Bretagne pendant des années ont été évincés en quelques mois par la forte appréciation de la livre. Nissan et Matsushita Electric ont brandi les mêmes arguments que le constructeur allemand et ont menacé de délocaliser leurs usines du nord-est du pays. Cette fronde des industriels étrangers a été relayée par certains caciques du gouvernement Blair.

Au début de l'été, Andrew Fraser, haut fonctionnaire au Ministère du commerce et de l'industrie (DTI), avait déjà mis le doigt sur la plaie dans un mémorandum que The Guardian avait publié en première page. «Nous devons nous attendre à des fermetures massives d'usines. L'impact en sera le plus durement ressenti dans les régions manufacturières historiques du pays, exacerbant les différences de développement régionales, avec tous les problèmes politiques que cela implique», avait-il écrit (Le Temps du 4 juillet).

D'un côté, la force de la livre sterling blesse le tissu industriel et manufacturier du Royaume-Uni, de l'autre, 70% des Britanniques sont contre l'entrée de leur pays dans le système de la monnaie unique. Outre-Manche, on est convaincu que le problème ne vient pas de la force de la livre mais plutôt de la faiblesse de l'euro. Depuis le début de l'année, la monnaie européenne a certes perdu 16% de sa valeur face à la monnaie britannique, mais elle s'est aussi dépréciée de 25% par rapport au yen et de 10% face au dollar.