Au commencement était la crise financière de 2007 à 2009. Dans une première phase, il a fallu parer au plus pressé et sauver le système bancaire. Ensuite, l’heure réglementaire est arrivée: les banques ont été forcées à renforcer leurs fonds propres et leur liquidité, tandis que les régulateurs multipliaient les amendes, toujours plus lourdes. Mais depuis quelques mois, une troisième période s’est ouverte: l’heure judiciaire.

A Londres, la petite cour de justice de Southwark, à proximité de la City, voit défiler les procès d’anciens traders depuis quelques mois. Dans ce bâtiment en briques, avec sa moquette usée et l’acoustique désastreuse de ses salles d’audience, le monde de la haute finance entre en collision avec la vie de tous les jours. Des jurés qui n’ont généralement jamais mis les pieds dans une salle des marchés doivent trancher, dans des dossiers souvent très techniques: ces traders étaient-ils coupables ou non coupables? En filigrane, c’est toute la crise financière qui passe devant la justice.

La grande affaire du moment concerne le Libor. En août 2015, Tom Hayes, un ancien d’UBS et de Citigroup, a été le premier au monde condamné pour avoir manipulé ce taux d’intérêt interbancaire, qui sert de référence à 350 000 milliards de dollars de produits financiers à travers le monde. La sentence a été lourde: 14 ans de prison (ramenée à 11 ans en appel).

Le 27 janvier, six de ses supposés complices, qui travaillaient pour des maisons de courtage, ont en revanche été blanchis. Non coupables, ont tranché les jurés. Lundi 15 février, le troisième procès du Libor, centrés sur six traders de Barclays, devait s’ouvrir: il vient d’être reporté à avril, après que la banque a soumis des centaines de milliers de pages de documentation supplémentaire.

Parallèlement, les procédures préliminaires ont commencé dans l’affaire de l’Euribor, un taux similaire au Libor mais déterminé à Bruxelles. Le plus gros procès pour délit d’initié jamais jugé est aussi en cours: depuis un mois, cinq hommes comparaissent, dont un ancien directeur de Deutsche Bank.

Le rapport entre tous ces procès? Le régulateur a décidé de montrer les dents. A Londres, après la crise, la Financial Services Authority (FSA) a été accusée à juste titre de n’avoir rien vu venir. Elle a été supprimée et remplacée par la Financial Conduct Authority (FCA), beaucoup plus agressive.

Les délits d’initiés le prouvent. Jusqu’en 2008, jamais la FSA n’avait réalisé de poursuites judiciaires pour ce délit. Depuis, vingt-sept condamnations ont été obtenues.

Le Bureau britannique des fraudes (Serious Fraud Office, SFO) a lui aussi durci son jeu. Quand il en a pris la direction en 2012, David Green a compris qu’il avait un coup à jouer sur le Libor. Son prédécesseur estimait que ce scandale de manipulation d’un taux d’intérêt ne relevait pas d’une procédure criminelle, mais simplement du régulateur. Lui en a décidé autrement, voulant prouver que le SFO pouvait mener à bien des dossiers complexes et spectaculaires.

Les procédures judiciaires étant lentes, les procès ne déferlent que maintenant. La condamnation de Tom Hayes dans le scandale du Libor représente jusqu’à présent le principal «scalp» obtenu par les autorités. «Le message est clair: la SFO est prête et capable de punir sévèrement le crime financier de la City», explique Leila Gaafar, avocate au cabinet WilmerHale.

Avec cependant un malaise: traine-t-on vraiment les bons coupables face à la justice? «Il existe de bonnes raisons de poursuivre ces gens, qui semblent avoir franchi une ligne rouge. Mais sont-ils responsables de la crise financière? Absolument pas», estime Peter Hahn, professeur à la Cass Business School, et ancien conseiller de la banque d’Angleterre sur les risques bancaires. Le Libor est un taux d’intérêt important, parce qu’il sert de référence à des produits aussi divers que des prêts immobiliers ou des produits dérivés sophistiqués. Mais il n’a rien à voir avec les subprimes américains. Aucune banque n’a jamais fait faillite à cause de sa manipulation.

Selon Peter Hahn, l’absence de gros poissons dans ces procès est également frappante. «La plus grande omission est le manque de dirigeants seniors.» Seuls les traders, excessivement bien payés mais sans responsabilité hiérarchique, sont inquiétés.

Tom Hayes n’avait que 26 ans quand il a été recruté par UBS à Tokyo. «Ce jeune diplômé (il avait alors cinq ans d’expérience) rejoint un segment de la banque qui n’est d’habitude pas très profitable et rapidement, il se met à gagner des centaines de millions pour la banque et il reçoit de gros bonus. Et personne ne s’est demandé comment il faisait?», s’agace Peter Hahn.

Sa condamnation à onze ans de prison ferme a donc provoqué la stupeur parmi les traders en attente de jugement. En marge d’un des procès, l’un d’entre eux témoignait au Temps, sous condition d’anonymat. «Cette condamnation a été un énorme coup de bambou. J’ai toujours cru que la justice saurait faire la part des choses. Mais je m’aperçois que face à un jury, on passe juste pour des salauds de traders qui ont gagné des millions.»

Un sentiment revient en boucle dans la bouche de ces anciens du marché du Libor: «on a fait de nous des boucs émissaires», estimait Noel Cryan, l’un des courtiers blanchis, à la sortie de son procès. Lui comme ses anciens confrères ont le sentiment de payer pour l’ensemble de la crise financière.

Parler de «bouc émissaire» pour l’ensemble des traders du Libor serait sans doute aller un peu loin: personne ne les obligé à s’entendre entre eux. A l’époque, certains engrangeaient des bonus qui se comptaient en dizaines de millions de francs.

Néanmoins, selon les traders, cette entente, qui remonte pour l’essentiel à avant la crise, était alors la pratique normale du marché. Tout le monde se parlait et personne ne s’en cachait. «C’était la fabrique même du marché, confie un ancien trader», qui est poursuivi. Cela ne rend pas forcément la pratique licite. Mais alors, l’ensemble des traders du Libor devrait être condamné et leur hiérarchie avec eux.