Finance

Comment les traders en matières premières ont survécu à la crise de 2008

La faillite de Lehman Brothers et la vague régulatoire qui a suivi ont provoqué une crise du crédit dans le secteur des matières premières. Les négociants ont parfois dû se substituer aux banques, dont ils ont débauché les meilleurs éléments

Lorsque Lehman Brothers s’effondre comme un château de cartes, le 15 septembre 2008, rares sont ceux qui s’imaginent jusqu’où portera l’onde de choc. La banque d’investissement américaine, fondée en 1850, paraissait insubmersible.

Les médias du monde entier évoquent alors un «séisme économique et politique». La faillite de Lehman Brothers – la plus importante de l’histoire – laisse des milliards de dollars d’actifs toxiques liés aux crédits hypothécaires et un système financier paralysé. «La banque possédait des actifs sur l’ensemble du spectre financier, résume Anton R. Valukas, auteur d’un rapport sur l’effondrement de l’établissement pour le compte de la justice américaine. Sa faillite a entraîné la chute de beaucoup de monde, et ses effets se font encore sentir aujourd’hui.»

«Plus jamais ça»

Après avoir laissé Lehman Brothers imploser, les pouvoirs publics se diront «plus jamais ça». A son arrivée au pouvoir, l’administration Obama promet de mettre un frein aux excès de Wall Street. Mesure la plus emblématique: le Dodd-Frank Act, adopté en juillet 2010.

Parmi ses 2300 pages, on trouve des clauses pour la protection des consommateurs contre les ventes abusives de crédits et de cartes bancaires. Mais aussi des chapitres consacrés à un meilleur encadrement des produits dérivés et à assurer les fondations des banques d’importance systémique, en imposant des niveaux de capitalisation plus élevés. Ces deux dernières mesures auront une répercussion négative sur les maisons de négoce et la place financière genevoise.

«On prend des décisions à chaud, au lendemain de la crise, et on les présente comme la panacée, critique un trader qui n’a pas souhaité être nommé. On applique un PGCD (plus grand commun diviseur) à tout le monde. Sans prendre en compte les spécificités du secteur des matières premières.»

Des millions de dollars immobilisés

Victoria Attwood Scott a passé dix ans dans une grande banque d’investissement, dont deux et demi à travailler avec une équipe de 50 personnes sur la mise en conformité avec la nouvelle législation. A son arrivée à la tête de la compliance du trader genevois Mercuria, son «travail n’a pas beaucoup changé», précise-t-elle. La Lex Americana, reprise plus tard dans les juridictions européenne (EMIR) puis suisse (FMIA) impose la ségrégation des activités et l’élaboration de millions de données à la maison de négoce genevoise.

Surtout, le régulateur a imposé l’obligation de compensation (clearing) pour toutes les opérations de gré à gré (over the counter), afin de renforcer la sécurité des marchés et réduire le risque systémique. Ce qui a fait gonfler le marché existant des Futures, par lesquels les traders se couvrent contre les risques liés aux variations de prix.

La nouvelle législation impose la gestion de millions de dollars de fonds immobilisés dans de multiples comptes, servant de «coffres-forts» en cas de défaut. Or le nombre d’établissements financiers offrant des services de clearing a été réduit par deux depuis la crise. «La valeur ajoutée de ce service est désormais très faible, alors que les restrictions de capital sont de plus en plus élevées pour les banques», analyse Victoria Attwood Scott. La maison Mercuria a opté pour compenser elle-même ses opérations, en s’enregistrant auprès des autorités.

L’exode du négoce physique

Autre tendance du secteur: les banques réduisent leur exposition aux matières premières depuis qu’elles ont l’obligation d’afficher un niveau minimal de fonds propres. Les régulations de la Réserve fédérale imposent également une séparation entre banque d’investissement et banque commerciale (loi Volcker). Les banques commerciales ne peuvent plus, sauf rares exceptions, faire du trading pour leur propre compte.

Citigroup brade son lucratif bureau de négoce physique Phibro. Le groupe énergétique Occidental Petroleum l’acquiert pour 250 millions de dollars, il générait 371 millions de profits par an. JP Morgan était autrefois surnommée avec Goldman Sachs «les raffineurs de Wall Street». Elle vendra ses activités de négoce physique de matières premières en mars 2014 à Mercuria pour 3,5 milliards de dollars. Yves Simon, professeur d’économie à l’Université Paris-Dauphine, y voit là le moment phare de cette tendance, le «signe du retrait définitif des banques américaines».

Les revenus dérivés du négoce de matières premières, de la vente de produits dérivés aux investisseurs et autres activités du secteur ont atteint en 2017 leur plus bas niveau depuis 2006, selon le cabinet d’analyse Coalition. Les 50 plus grandes banques d’investissement ont généré 4,3 milliards de dollars de revenus, contre 15,9 milliards en 2008. Yves Simon concède que la nouvelle réglementation a joué son rôle, «mais c’est aussi parce que les marges étaient faibles au vu des sommes engagées et du risque réputationnel», nuance-t-il.

Survivre au «credit crunch»

Tout le secteur craint alors un assèchement des liquidités, alors même que «l’insuffisance de fonds propres est inscrite dans l’ADN» des maisons de négoce, qui ont besoin de grandes lignes de crédits pour financer leurs transactions, rappelle Yves Simon.

«Les banques sont encore là, mais nous travaillons différemment, précise Benoît Lioud, représentant de Mercuria. N’ayant pas les mêmes activités qu’une banque, nous n’avons pas les mêmes obligations en matière de fonds propres. Les opérations de financement sont ainsi moins chères pour nous.»

A l’automne dernier, Mercuria avançait 400 millions de dollars au trader hongkongais Noble, qui cumulait 5 milliards de perte en 2017. Rebelote en juillet avec des facilités de financement pour 1 milliard de dollars au trader pétrolier Aegean Marine Petroleum. «Bien sûr, il ne s’agit pas de nos fonds propres. Les banques assurent la liquidité des opérations en prenant le risque de crédit sur nous car nous avons la capacité de mobiliser les garanties physiques de manière rapide et efficace», explique Benoît Lioud. Ces activités dites de structuring représentent actuellement un tiers du chiffre d’affaires de Mercuria.

Lire aussi Marco Dunand: «La concentration du négoce se poursuit»

Le credit crunch de 2008 a surtout «rendu la vie impossible aux petits négociants», contraints de cesser leurs activités ou de trouver des financements auprès de grandes maisons de négoce qui accèdent plus facilement aux ressources, admet Yves Simon. «Tôt ou tard, ces négociants se transformeront en sous-traitants ou seront purement et simplement absorbés par leurs nouveaux bailleurs de fonds», prédit-il dans son article «La finance non réglementée et le négoce international des matières premières», publié en 2013 dans la Revue d’économie financière.

Les traders licenciés par les banques créent leurs propres sociétés d'investissement ou rejoignent des maisons de négoce ou des hedge funds. «Beaucoup des employés les plus compétents réalisent désormais des opérations pour les traders avec un ou deux zéros de moins», dit Yves Simon.

Chez les traders, rares sont pourtant ceux qui croient à un reflux bancaire vers les matières premières à la suite du détricotage de Dodd-Frank par l’administration Trump. «Les banques ne vont pas remettre en place leurs divisions trading, parie Yves Simon. Elles savent à quel point cette position est fragile auprès du régulateur.»

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