Matières premières

Les traders suisses ont déjà tourné la page iranienne

Les sanctions américaines contre le pétrole iranien sont entrées en vigueur lundi mais personne ne semble s’en émouvoir. Le secteur craint «le long bras de la justice américaine» et ne songe même pas à jongler avec les dérogations

Un tapis de feuilles jaunes longe l’avenue de la Tour-Haldimand à Pully. Malgré la grisaille automnale de ce mardi matin, la plupart des stores sont baissés chez NICO, toutes les lumières de la salle de conférences sont éteintes. NICO, c’est l’acronyme de Naftiran Intertrade Company, en mains de la compagnie pétrolière nationale iranienne et chargée de la commercialisation du brut de la République islamique.

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On imaginait un branle-bas de combat suite à l’entrée en vigueur lundi des sanctions américaines. Le bâtiment semble pourtant avoir connu des jours plus intenses. «Ils ne veulent pas parler à la presse», nous expliquait déjà poliment la réceptionniste par téléphone. «Mais il n’y a là rien de nouveau, ça a toujours été notre politique», précise-t-elle derrière le guichet.

Former les traders aux sanctions

Calme plat à Pully. Mais il faut dire que le secteur pétrolier a eu le temps d’anticiper le retour des sanctions visant l’Iran. L’administration Trump, qui a quitté l’accord sur le nucléaire en mai dernier, avait octroyé une période de 180 jours, dite de «wind-down», afin de permettre aux traders de sortir progressivement de ce marché.

Un moment crucial pour la place suisse du négoce, par laquelle transite plus d’un tiers du pétrole mondial. «Notre département des finances est en état d’alerte, admet le représentant d’un grand négociant. Nos traders suivent des formations aux sanctions toutes les deux à trois semaines.» Alors que la liste des pays producteurs de matières premières coïncide souvent avec celle des pays sous sanctions, le cadre juridique reste mouvant, soumis à la tectonique politique américaine et aux alliances géostratégiques.

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En collaboration avec le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), des représentants de l’Office of Foreign Assets Control ainsi que du Département du Trésor américain ont donné plusieurs conférences devant les milieux économiques suisses afin d’expliquer les sanctions et leur motivation.

Cela n’a pas l’air d’avoir suffi. «On doit sortir de cette incertitude», insiste Darius Azarpey, représentant de la Chambre de commerce Iran-Suisse. «Les entreprises sont dans le flou. La dernière position connue du Seco, c’était qu’il fallait aller en Iran. Pour l’heure, il n’y a aucune vraie position de la Confédération à propos des sanctions américaines.»

L’incontournable dollar

Parmi les recommandations de la Chambre de commerce pour poursuivre les affaires en Iran: établir une cartographie de l’exposition à l’économie américaine, s’assurer de l’absence de citoyens américains à l’interne, ne faire aucune transaction en dollars et ne vendre aucun composant américain. Des conditions «pratiquement incontournables, qui font rebrousser chemin à la plupart des entreprises», admet Darius Azarpey.

L’administration américaine a pourtant prévu des dérogations et huit pays sont pour l’heure exemptés de sanctions. La plupart sont de gros importateurs de brut iranien. Les traders suisses n’envisagent pourtant «pas de chercher à utiliser ces dérogations», soutient Stéphane Graber, secrétaire général de l'Association suisse de négoce de matières premières et de transport maritime (STSA). «Le négoce est une activité internationale qui est exposée aux sanctions américaines indépendamment de la règlementation suisse, rappelle-t-il. Personne ne veut mettre en danger son activité en tombant dans des questions d'interprétation des sanctions.»

«On a fait zéro Iran»

Du côté du géant du négoce zougois Glencore, on se contente d’un laconique «nous appliquons les sanctions». Quasiment mot pour mot la réponse de son grand rival Trafigura: «Nous appliquons toutes les sanctions en vigueur.»

Même les négociants les plus pugnaces pourraient s’exposer à des difficultés de financement. Dans le secteur bancaire, personne n’a oublié l’amende de 8,9 milliards de dollars qui avait frappé BNP Paribas en 2015 pour avoir violé, principalement via sa succursale genevoise, les embargos sur l’Iran, la Libye, Cuba ou le Soudan. «Il serait trop dangereux de chercher à contourner les sanctions américaines, confie hors micro le représentant d’une maison de négoce. Le bras de la justice américaine est trop long.»

Du côté d’un établissement genevois, on estime avoir «anticipé le retour du durcissement» contre Téhéran et avoir prudemment «fait zéro Iran, même quand les clients le demandaient». La semaine de ce responsable de la compliance a été beaucoup plus calme que ce printemps, lors des sanctions visant la Russie, qui avaient fait exploser le cours de l’aluminium et mis à terre le géant Rusal. «Tout le monde était alors exposé», confie-t-il.

Au-delà de la pression sur les cours du brut, les sanctions n’inquiètent pas non plus les importateurs suisses de pétrole. «Les raffineries suisses n’importent pas de pétrole iranien. Les plus grandes quantités viennent du Nigeria et du Kazakhstan», explique le porte-parole de l’Union pétrolière David Suchet. Pas trace non plus de brut iranien selon lui lors du précédent train de sanctions, entre 2012 et 2015. A Pully, les stores de Naftiran Intertrade Company ne sont pas près de se relever.

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