Énergies fossiles

Les traders suisses surfent sur le rebond du charbon

Rejetée par nombre d’investisseurs, la plus nocive des énergies fossiles reste très profitable. Les traders helvétiques, comme Glencore, qui en négocient des centaines de millions de tonnes, lui donnent encore bien quarante ou cinquante années de vie

Vue d’en haut, la terre de la Hunter Valley semble couverte de cicatrices. Dans les nombreux puits de cette mine à ciel ouvert de l’est de l’Australie, les pelleteuses creusent sans relâche à la recherche de roche fossile. L’exploitant, le conglomérat chinois Yancoal, évoque sur son site une équipe de près de 1000 employés se relayant pour assurer une activité 24 heures sur 24, 7 jours sur7. Le charbon ne dort jamais.

Les préoccupations écologiques n’y auront rien changé. Vu d’Europe de l’Ouest, le charbon semble venir d’un autre âge. Sur le plan mondial, il reste pourtant l’énergie la plus utilisée pour produire de l’électricité. Malgré quelques années de déclin, il représente toujours 38,1% du mix énergétique mondial en 2018. Soit le même niveau qu’il y a vingt ans, selon le rapport 2018 du pétrolier BP sur l’énergie mondiale. Et la demande devrait suivre la croissance chinoise.

Une matière première d’avenir

Le charbon a un futur, Glencore en est convaincu. Le géant du négoce et de l’extraction basé à Baar (ZG) s’était lancé en 2017 dans une surenchère à coups de milliards de dollars pour racheter les mines australiennes de Rio Tinto. Il a fini par mettre 1,1 milliard de dollars pour prendre 49% des parts de Hunter Valley Operations, afin de former une coentreprise avec son ancien concurrent Yancoal. L’expansion ne s’arrête pas là. Glencore a aussi consolidé sa position en s’offrant, pour 1,7 milliard de dollars, la mine Hail Creek, dans le Queensland australien, qui appartenait auparavant à Rio Tinto.

Le directeur du négociant, Ivan Glasenberg, se plaît, lors de chacune de ses prises de parole, à digresser sur ses investissements indirects dans la mobilité durable via l’extraction de cuivre et de cobalt des batteries électriques. Mais c’est bien le charbon qui est en passe de devenir le principal vecteur de croissance de la multinationale des matières premières: 2 milliards sur les 8,3 de revenus sur le premier semestre de l’année.

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Lors d’une réunion d’actionnaires en mai dernier, Ivan Glasenberg revendiquait une marge de 32 dollars par tonne de charbon. Au cours actuel de la tonne, 95 dollars (deux fois plus qu’il y a deux ans), cela représente une marge de près de 37%. «Historiquement, le secteur n’avait besoin que de 8% pour être durable», met en perspective Paul Gait, analyste chez Bernstein.

L’écologie souffle les braises

Paradoxalement, les campagnes environnementales ont leur responsabilité dans ce retour en grâce du charbon. Certes, la pression sur les investisseurs occidentaux a fonctionné. Royal Bank of Scotland et Deutsche Bank ont notamment arrêté d’octroyer des crédits pour la construction de nouvelles mines et, globalement, les investissements ont chuté de 10 milliards de dollars par an à 2,2 milliards sur les six dernières années, selon le groupe financier Citi.

Mais, en même temps, la demande pour les fondamentaux continue de progresser et le cours de la plus nocive des énergies fossiles a pris l’ascenseur. Et d’autres sont ravis d’occuper la place de ceux qui quittent le marché. «Au lieu de mener une quête théologique, ceux qui s’opposent au charbon devraient faire de l’économie», critique Paul Gait, qui souhaiterait voir plus d’investissement dans les technologies de capture et de stockage du dioxyde de carbone. «Les actions actuelles reviennent à dire aux gens qui sont pauvres qu’ils doivent le rester», ironise-t-il.

Poussée par les pays émergents d’Asie et d’Afrique, la demande de charbon devrait continuer à croître jusqu’en 2040, selon la major pétrolière BP. Aux Etats-Unis, les ambitions trumpiennes de dérégulation du secteur ont porté les actions de groupes comme Peabody Energy (+37% sur les douze derniers mois).

Volte-face au pays des usines à charbon

Pourtant, même la Chine – plus gros consommateur mondial avec 4 milliards de tonnes par an – a mis un frein à la production domestique de charbon. Le gouvernement a mis en place un programme visant à fermer les moins efficientes de ses quelque 2689 mines de charbon. Une volte-face pour un pays qui lançait, il y a trois ans à peine, deux chantiers par semaine, selon un rapport de l’ONG, Carbon Tracker Initiative. Il faudra pourtant bien extraire le charbon nécessaire, à près de 65%, au mix énergétique du pays.

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«Le marché est à une bifurcation», souligne Olivia Markham, gestionnaire de portefeuille chez BlackRock World Mining Trust, citée par le Financial Times. «La pression des investisseurs va continuer à s’accentuer. Mais si vous avez un produit de bonne qualité, le charbon est un bon secteur d’investissement.»

Le coût environnemental des traders

Les traders suisses l’ont bien compris. Outre Glencore, les grands noms du secteur, Trafigura, Vitol, Gunvor ou Mercuria sont tous actifs dans le charbon. Chaque année, ils négocient pour 466,73 millions de tonnes de charbon, sur les 1400 millions de tonnes exportées dans le monde.

Selon une étude commandée par l’Office fédéral de l’environnement, l’empreinte environnementale globale des matières premières négociées en Suisse représenterait 19 fois celle de la consommation locale. Pour les gaz à effet de serre, le ratio est de 11 sur 1. Juste après le pétrole brut, le négoce de charbon en est le deuxième responsable.

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