PÉTROLE

«Les traders suisses tirent profit de notre faible réglementation»

Benjamin Boakye, directeur d’une ONG au Ghana, dénonce les pratiques des négociants. Dans son pays, le carburant vendu a une teneur en soufre 300 fois plus élevée qu’en Europe

Benjamin Boakye est le directeur de l’Organisation non gouvernementale (ONG) Africa Center for Energy Policy, qui milite pour que la manne pétrolière profite aux Ghanéens. Jeudi matin, il était à Berne lors de la présentation du rapport «Dirty Diesel» de l’ONG suisse Public Eye (anciennement Déclaration de Berne). L’occasion de lancer un appel aux négociants suisses qui continuent de profiter des faibles standards en Afrique pour produire, livrer et vendre des carburants à haute teneur en soufre, interdits en Europe, afin d’augmenter leurs profits.

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Le Temps: Dans certaines villes africaines, l’air est plus pollué qu’à Pékin. Comment respire-t-on à Accra, capitale du Ghana où vivent 4 millions de personnes?

Benjamin Boakye: A vrai dire, on ne sent pas forcément l’odeur de la pollution. Pourtant le mal est bien là, que ce soit pour la santé ou l’environnement. Le producteur étatique de pétrole a lui-même reconnu que la qualité de l’air était pire au centre d’Accra que dans les sites de production du pays. Les Nations unies estiment de leur côté que l’on pourrait prévenir des dizaines de milliers de décès prématurés en luttant contre la pollution liée aux hydrocarbures en Afrique.

– Le rapport de Public Eye se fonde notamment sur des documents officiels du gouvernement ghanéen qui concernent le diesel importé entre 2013 et 2014. Que montrent-ils?

– Que les traders de pétrole tirent profit de notre faible réglementation. Ils mélangent du pétrole de bonne qualité avec des produits toxiques pour arriver le plus près possible de la limite légale de teneur en soufre, qui est de 3000 parties par millions (ppm) au Ghana contre 10 en Europe.

– Pourquoi les gouvernements africains n’imposent-ils pas les mêmes limites qu’en Europe?

– C’est en partie une question de prise de conscience, ils n’ont pas encore bien assimilé les dégâts que pouvait avoir cette pollution sur la santé. Il faut aussi tenir compte du poids des lobbies du secteur pétrolier, la puissance financière de certaines sociétés de négoce dépassant parfois le PIB d’Etats africains. C’est donc aussi à nous, membres de la société civile, de faire pression pour que les choses avancent. Nous aimerions, par exemple, pouvoir tester de manière étendue des échantillons de carburant à la sortie des stations africaines. Mais tout cela représente un coût.

– En parlant de coût, les populations africaines ne doivent-elles pas craindre une hausse des prix du carburant en cas de durcissement réglementaire?

– C’est un point qui mérite d’être débattu. Public Eye a calculé que le coût additionnel d’un litre de diesel à 10 ppm au lieu de 1000 ppm se monterait à 1,7 centime de dollars, ce qui n’est rien comparé aux économies que cela engendrerait dans le secteur de la santé. Une baisse de la teneur en soufre du diesel à 50 ppm et de l’essence à 150 ppm permettrait aux gouvernements d’Afrique subsaharienne d’épargner un milliard de dollars par année.

– Le problème ne vient-il pas aussi du fait que l’Afrique, pourtant producteur de pétrole, continue d’importer du carburant?

– Evidemment. Au Ghana, nous exportons du pétrole de très grande qualité mais nous importons tout le carburant que nous consommons. Il faut renverser cette tendance, que ce soit en construisant des infrastructures ou en changeant la réglementation. Mais cela ne doit pas servir d’excuse aux négociants suisses qui ne peuvent tout simplement pas continuer à vendre de l’essence et du diesel toxique en Afrique simplement pour des questions de profit. Il s’agit là d’une question d’éthique.

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