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Le président équatorien Rafael Correa (à gauche) s’est toujours érigé contre les sociétés intermédiaires qualifiées de «corrompues et corruptrices». Cela n’a pas empêché son pays de continuer à faire des affaires avec Trafigura.
© MARIANA BAZO/Reuters

Pétrole

Trafigura aspirée dans un incident diplomatique

En toute discrétion, l’Uruguay a revendu du brut équatorien au négociant genevois. Alors qu’officiellement le gouvernement de Correa a toujours pesté contre les intermédiaires «corrompus et corrupteurs», l’affaire reflète la dépendance du continent envers les multinationales

Les affaires de Trafigura avec le gouvernement uruguayen virent à l’incident diplomatique. Le géant genevois du négoce s’est engagé à raffiner le brut livré par la compagnie pétrolière nationale Ancap. Mais le brut provenait en réalité d’Equateur, un pays membre de l’alliance bolivarienne pour les peuples d’Amériques (Alba) qui – depuis l’arrivée en 2007 de Rafael Correa à sa présidence – n’a cessé de pester contre les sociétés intermédiaires. Face à ce scandale politico-diplomatique, l’affaire a été portée fin avril devant la Cour contre le crime organisé de Montevideo, la capitale uruguayenne.

L’origine de cette affaire remonte au 26 janvier 2010: les sociétés d’Etat Ancap et Petroecuador signent un contrat leur permettant d’échanger du pétrole brut et raffiné à des prix inférieurs à ceux du marché. L’Equateur – qui manque de capacités industrielles – cède son brut à la compagnie uruguayenne, qui le raffine et lui remet en retour du combustible et des dérivés pétroliers. Initialement conclu sur 360 000 barils mensuels, l’accord est porté dès l’année suivante à un total de 16 millions de barils.

«Entreprise mafieuse»

A l’époque, le Front large est déjà au pouvoir en Uruguay. C’est cette coalition de partis de la gauche anti-impérialiste et anti-oligarchique qui conduira l’ancien membre de la guérilla «Tupamaros» José Mujica à la tête du pays. L’Equateur est, lui, dirigé par Rafael Correa. Lors de la signature de l’accord, le ton est à l’entente entre les peuples et à la lutte contre le néocolonialisme. Pour Rafael Correa, il faut compléter la «libération de l’Amérique latine» en s’affranchissant des sociétés transnationales qui «nous achètent du brut pour nous revendre du pétrole, via des commissions».

Parmi celles-là, Trafigura a toujours fait figure d’épouvantail pour le dirigeant équatorien qui l’a qualifiée «d’entreprise mafieuse» en 2007. Juridiquement néerlandais, mais ayant établi sa principale base opérationnelle à Genève et sa division de négoce pétrolier à Singapour, le groupe est, selon lui, l’archétype de la multinationale apatride. Très présente en Amérique latine – elle y compte près de la moitié de ses employés et un tiers de ses bureaux –, elle était déjà connue en Equateur pour avoir, en 2007, stocké du gaz dans des conditions irrégulières, avec l’accord de Petroecuador.

Bateaux détournés vers les Etats-Unis

Dans le cas qui occupe actuellement la justice uruguayenne, la manœuvre est plus subtile. En théorie, 16 millions de barils de brut devaient transiter de l’Equateur à la raffinerie de La Teja à Montevideo. En pratique, seuls 725 000 sont arrivés à destination. Le solde a été raffiné aux Etats-Unis et commercialisé par la multinationale du négoce. A en croire la presse locale, montant de l’affaire: au minimum 200 millions de bénéfices pour Trafigura (160 pour les opérations sur le brut et 40 pour la livraison de produits raffinés), selon l’hebdomadaire local La Búsqueda.

Un montant équivalant au manque à gagner des deux sociétés pétrolières d’Etat sud-américaines, soutiennent les représentants de l’opposition politique des deux pays. En Equateur, Rafael Correa – qui a annulé l’accord à la fin de 2011 – accuse le gouvernement uruguayen de tromperie. A Montevideo, une plainte pénale a été déposée en avril contre l’Ancap et son ancien directeur Raúl Sendic, actuellement vice-président du pays, par des membres de l’opposition de droite.

Appel d’offres inexistant

Deux gérants de l’Ancap comparaissaient à la fin d'avril devant la Cour uruguayenne contre le crime organisé. Ils reconnaissent avoir sauté l’étape de l’appel d’offres formel, afin de gagner du temps, mais jure que «la meilleure option était Trafigura» pour cet accord qu’ils qualifient de relation «conjoncturelle». Impossible, pour l’avocat de l’opposition Pablo Correa qui pointe l’absence de contrat et dénonce «l’absence d’un processus compétitif entre les intermédiaires». Contactés par Le Temps, les services de presse de Trafigura n’ont pas souhaité commenter.

Mais, pour certains, le contrat liant l’Equateur et l’Uruguay était vicié dès l’origine. Pour l’économiste équatorien Fernando Villavicencio, un opposant reconnu au gouvernement de Correa, les capacités de raffinage uruguayennes – 50 000 barils par jour – sont de toute façon insuffisantes pour «signer et respecter un contrat pareil avec l’Equateur».

«Bouc émissaire»

Pour le consultant en matières premières Jean-François Lambert, Trafigura fait office de «bouc émissaire» dans cette affaire: «Les producteurs rêvent de court-circuiter les intermédiaires, mais, lorsque ces derniers ajoutent de la valeur, c’est difficile voire déraisonnable de faire sans eux.» Petroecuador n’a d’ailleurs pas cessé de faire des affaires avec Trafigura. En 2015 et 2016, des accords ont été conclus sur l’importation de plusieurs millions de barils.

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