Pétrole

Trafigura bascule toujours plus vers la Russie

Le négociant en matières premières genevois noue des liens de plus en plus étroits avec Rosneft, l’un des plus importants producteurs de pétrole au monde. Après des accords portant sur la livraison de cargaisons de brut, les deux sociétés ont investi récemment ensemble des milliards de dollars en Inde

Si c’est au Brésil que Trafigura a fait parler de lui ces derniers jours – avec l’arrestation de l’un de ses dirigeants dans le cadre du scandale de corruption Petrobras – c’est bien vers l’Est qu’il faut se tourner pour comprendre le développement qu’a connu ce géant du négoce de pétrole implanté à Genève ces dernières années. Et plus précisément vers la Russie, d’où provient une grande partie du brut qu’il revend partout dans le monde.

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Le dernier événement est peut-être le plus saisissant. Le 15 octobre, Trafigura, le fonds d’investissement russe UCP et la société pétrolière publique Rosneft ont annoncé le rachat conjoint de l’entreprise indienne Essar Oil pour 12,9 milliards de dollars (12,6 milliards de francs): 49% des parts pour les deux premiers et 49% pour Rosneft.

Cet accord, qui comprend la deuxième raffinerie indienne, des réservoirs de stockage, le port de Vadinar, une infrastructure d’import-export et 2700 stations-service, est hautement stratégique pour Moscou. A tel point qu’il a été officialisé par Vladimir Poutine en personne lors d’une rencontre avec son homologue indien Narenda Modi à Goa.

Pour Trafigura, l’investissement pétrolier ainsi réalisé apparaît comme le plus important de son histoire. Il illustre surtout un rapprochement toujours plus déterminé, même s’il reste discret, avec Rosneft, l’un des plus grands producteurs de pétrole au monde dirigé par un proche du président russe, Igor Sechin.

Le début d’une longue relation

Fondé en 1993, Trafigura était historiquement davantage centré sur l’Afrique et l’Amérique Latine. Ses liens avec la Russie se sont toutefois renforcés en 2013 avec le recrutement d’anciens de TNK-BP, un producteur de pétrole russo-britannique racheté, justement, par Rosneft fin 2012. L’un d’eux, Jonathan Kollek, un ancien de Glencore passé par Genève, est alors nommé à la tête de la nouvelle entité russe du groupe: Trafigura Eurasia.

Selon le Financial Times, Jonathan Kollek serait suffisamment proche d’Igor Sechin pour lui faire la bise en public. Reste que c’est le fondateur de Trafigura, Claude Dauphin, qui a lui-même ouvert les portes du marché russe en signant avec le patron de Rosneft, en juin 2013 déjà, un contrat de 1,5 milliard de dollars portant sur l’achat de 10 millions de tonnes de brut sur 5 ans. Cet accord, certes moins important que ceux conclus par Vitol et Glencore quelques mois plus tôt (pour 10 milliards de dollars), n’en augurait pas moins un tournant stratégique pour Trafigura; Claude Dauphin évoquant même «le début» d’une longue relation d’affaires.

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Le patron emblématique de Trafigura, disparu en septembre 2015, avait de l’instinct. Sa société est aujourd’hui le principal revendeur du pétrole de Rosneft après la Chine. Elle a remplacé Gunvor, qui vendait près d’un tiers du pétrole russe au début des années 2000, ainsi que Vitol et Glencore qui avaient pris le relais par la suite.

«Il y avait de la place, Trafigura a su en profiter, résume un banquier genevois actif dans le financement du négoce et préférant garder l’anonymat pour ne pas froisser ses clients. Dans ce métier les volumes font office de vases communicants, quand un partenaire part, d’autres arrivent.»

Des prêts à très court terme

Cette place, Trafigura l’a surtout récupérée quand les Etats-Unis ont imposé des sanctions contre Rosneft et son patron suite à l’implication de la Russie dans le conflit ukrainien. C’était en juillet 2014. Depuis, la société russe, qui s’était lourdement endettée pour racheter TNK-BP, ne peut plus se financer à plus de 30 jours auprès des entreprises étrangères.

La force de Trafigura a donc été de lui proposer des prépaiements à très court terme, ce qui est plutôt rare dans l’industrie. «C’est un système peu pratique car il ne repose pas sur des contrats standards, explique un trader d’une société concurrente. Et puis il y a toujours un risque pour le négociant qui fixe un prix à l’avance. Si le cours du pétrole s’effondre, il faut que le producteur soit toujours capable de le livrer. A l’inverse s’il s’envole, il faut qu’il soit disposé à le livrer à un prix moindre que celui du marché.»

Ce système a néanmoins l’avantage de garantir à Trafigura un flux de barils important en provenance de Russie. «Il est toujours plaisant de savoir que l’on peut compter chaque mois sur de gros volumes, conclut le trader. Cela permet de signer des contrats à termes avec des acheteurs.»

Contactée, Trafigura n’a pas souhaité commenter ses accords commerciaux. Rosneft n’a pas non plus répondu à nos questions. Une chose est sûre néanmoins: Trafigura négocie aujourd’hui plus de 4 millions de barils de pétrole par jour. Soit plus du double qu’en 2012.

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