L’un des grands noms du négoce de matières premières en Suisse, Trafigura, quitte l’organisation faîtière du secteur, la Swiss trading and shipping association (STSA). Le coup est dur pour cette organisation encore jeune, tiraillée depuis sa création il y a deux ans par des divergences entre ses membres. Mais jamais jusqu’ici ces tensions ne s’étaient manifestées de façon aussi visible.

Dans une prise de position écrite envoyée au Temps, Trafigura explique qu'«après réflexion, nous avons conclu que nous serions mieux placés en dehors des structures de la STSA pour poursuivre nos initiatives de promotions de transparence et de pratiques responsables». Trafigura dit vouloir continuer à dialoguer avec les gouvernements et les «autres parties prenantes, mais à notre façon et en partenariat avec d’autres sociétés qui sont dans le même état d’esprit plutôt qu’à travers l’association».

Addition de mésententes

De son côté, STSA, qui regroupe quelque 170 entreprises du secteur des matières premières, prend acte du départ de l’un de ses membres les plus importants. «Nous regrettons le départ de Trafigura après 10 ans d’étroite collaboration, écrit le secrétaire général de l’association, Stéphane Graber. Ils seront toujours les bienvenus au sein de STSA dans la mesure où l’association œuvre à représenter la branche dans toute sa diversité.»

L’association se trouve désormais passablement diminuée. Glencore, le numéro deux du trading en Suisse, n’en n’a jamais été membre. Après le départ de Trafigura, ses membres les plus importants sont Vitol (négoce de pétrole, numéro un du secteur en Suisse), Cargill et Mercuria (respectivement numéro trois et cinq).

Trafigura, numéro quatre selon le classement des entreprises helvétiques publié en 2014, emploie quelque 5200 personnes dans le monde dont quelque 400 à Genève. Ses revenus de 97 milliards de dollars en 2015 étaient issus à 67% du commerce de pétrole, à 33% de celui des métaux.

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Quelle est la cause du divorce? Une addition de frictions au fil du temps, car le problème ne date pas d’hier. Il reflète une mésentente croissante entre STSA et Trafigura sur la marche à suivre qui doit conduire le secteur à davantage de transparence.

Passe d’armes sur la transparence

Fermée et secrète, l’industrie du négoce communique traditionnellement peu sur ses méthodes et ses relations avec les gouvernements des pays producteurs de pétrole et métaux – un domaine très sensible car vulnérable à la corruption. Mais depuis quelques années, le secteur tente d’améliorer son image. Et dans ce domaine, Trafigura, sévèrement ébranlée par un scandale de pollution en Côte d'Ivoire en 2006, s’est montrée particulièrement active, voire «agressive», selon le mot d’un observateur.

En novembre 2014, la société annonce qu’elle va rejoindre l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), une organisation lancée par l’ancien premier ministre britannique Tony Blair, qui vise à rendre plus transparents les revenus issus de l’extraction des ressources naturelles.

Mais l’ITIE ne s’adresse pour l’heure qu’aux entreprises minières et non aux négociants. Qu’importe, répond en substance Trafigura: plus vite nous rejoindrons l’ITIE, plus vite nous pourrons l’adapter pour les traders. Impossible, répond la STSA, qui préfère explorer d’autres voies en critiquant l’ITIE.

«Nous ne sommes pas satisfaits de la manière dont la STSA, et en particulier son président et son secrétaire général, évoque publiquement l’ITIE», déclare alors Andrew Gowers, responsable des affaires publiques pour Trafigura dans nos colonnes en avril 2015. Le président de STSA, David Fransen, est aussi directeur à Genève de Vitol, un concurrent direct de Trafigura sur le marché du négoce pétrolier.

Plus récemment, la campagne assez timide menée par STSA contre l’initiative des jeunes socialistes sur la spéculation alimentaire a provoqué des tensions au sein de l’association, certains de ses membres jugeant que Stéphane Graber ne communiquait pas assez sur les dangers d’un «oui».

Avec le départ de Trafigura, STSA perd 25’000 francs de cotisations annuelles. Mais les vraies retombées, en termes de représentativité et de crédibilité de l’association, restent à évaluer.