Jean-Pierre Roth

«La transparence peut être contre-productive»

Leçons de la crise

Le Temps: La politique monétaire est devenue plus prévisible. Y voyez-vous des inconvénients? Jean-Pierre Roth: Je préfère parler d’action des banques centrales que de politique monétaire. Cette dernière doit être transparente, afin que le marché la comprenne et l’anticipe. En dix ans, notre gestion du Libor ne nous a échappé qu’une seule fois. C’était en été 2008, lorsqu’il y a eu une énorme demande de francs suisses venue des pays de l’Est. Grâce à un accord de swaps avec la Banque centrale européenne, nous avons pu alimenter le marché via une adjudication gigantesque de liquidités. Le taux était alors monté à 3% alors que notre objectif était de 2,75% et que la prochaine étape devait être à la baisse. Depuis l’an dernier, les banques centrales ont par ailleurs été coiffées d’une nouvelle prérogative: celle de prêteur en dernier ressort. Et là, la transparence est totalement contre-productive.

– C’est-à-dire? – Prenons l’exemple de Northern Rock en Grande-Bretagne. Lorsque le marché a su que celle-ci recevait de la liquidité de la Banque d’Angleterre, sa clientèle s’est précipitée à ses guichets et l’établissement a dû être nationalisé. L’idéal serait d’intervenir en secret, mais c’est totalement illusoire, ne serait-ce que parce que les bilans des banques centrales sont publiés. En Suisse, la BNS publie son bilan trimestriellement. Chaque opération d’envergure y transparaît. Nous n’avons par exemple jamais donné de chiffres sur le montant de nos interventions sur le marché des changes, mais il suffit d’observer le poste des devises pour arriver à une approximation. Le secret est relatif dans les banques centrales.

– Quelles sont les recettes qui permettraient d’éviter une crise telle que celle que nous venons de traverser. Faut-il réinventer la politique monétaire et lui adjoindre de nouveaux buts, à côté de celui du contrôle de l’inflation, par exemple celui de veiller à contrôler le prix des actifs ou l’endettement global? – Nous avons vécu une période trop intense pour ne rien entreprendre. Mais que faire? Agir en fonction de l’évolution boursière revient à tenter de répondre à des questions extrêmement délicates. Si la bourse est euphorique – la définition de cet état est elle-même problématique – devons-nous monter les taux d’intérêt? Quel sera l’impact de ce resserrement sur le marché, compte tenu du fait que les bourses sont dans une mouvance internationale sur laquelle les taux n’ont pas d’impact? Est-ce qu’il faut casser l’économie domestique pour freiner la bourse? Sur le papier, tenir compte du prix des actifs peut paraître séduisant, mais c’est extraordinairement complexe. Je n’ai pas le sentiment qu’il y ait actuellement, dans le cercle des banques centrales, la conviction que le taux d’intérêt doit être l’instrument à engager pour limiter l’euphorie.

– Quelles sont alors les réflexions en cours? – Elles portent sur les moyens d’éviter que la réglementation accentue les phénomènes d’euphorie: introduire des mesures qui évitent d’être procyclique. Ainsi en est-il de notre idée de redéfinir les ratios de capital des banques: lorsque la situation est saine, les banques doivent accumuler des fonds propres et donc être moins enclines à donner du crédit. Lorsque les conditions se détériorent, il doit leur être permis de libérer du capital ou en tout cas d’éviter une augmentation de capital. Cette réflexion est en discussion au sein du Comité de Bâle chargé de la surveillance bancaire internationale et devrait déboucher sur des principes d’ici à la fin de cette année.

– Explorez-vous d’autres pistes? – Il paraît difficile d’engager la politique monétaire pour un autre objectif que la stabilité des prix. Je note que si, entre 2005 et 2007, les banques avaient été freinées dans leurs octrois de crédit parce que les exigences en capital se renforçaient, nous aurions eu un mécanisme qui aurait peut-être été efficace.

– Ne faudrait-il pas se concerter davantage au niveau international? – Si le Comité de Bâle prend des mesures de renforcement du capital des banques, cela s’appliquera en même temps partout. Nous sommes néanmoins en changes flottants et cela implique des divergences. En matière de taux d’intérêt, il n’y a jamais de concertation, sauf exceptions majeures.

– On observe néanmoins une assez grande simultanéité… – Oui, on entend souvent dire que la BCE et la BNS, c’est bonnet blanc, blanc bonnet. Mais il ne faut pas confondre causalité et corrélation. Nous réagissons tous deux aux mêmes phénomènes extérieurs, ce qui ne veut pas dire que nous nous soyons entendus.

– L’ère de l’inflation faible est-elle en passe de s’achever? – La stabilité des prix – une inflation comprise entre 0 et 2% en Suisse – va être préservée au cours des prochaines années, j’en suis convaincu. Car le mandat assigné à la BNS sur ce point est clair. Nous agirons dès que nécessaire, tout comme la BCE agira.

– Il n’empêche que, dans les milieux politiques européens, certaines voix s’élèvent pour remettre en cause l’indépendance des banques centrales… – Les banques centrales sont justement indépendantes pour ne pas avoir à subir de pressions politiques! Ces prochaines années, l’intérêt de la politique sera de ralentir le plus possible les mesures correctrices, de manière à ce que la croissance soit la plus forte possible.

– Une politique monétaire plus souple permettrait également de générer un peu d’inflation, ce qui diminuerait la dette relative des pays… – Diminuer la dette des Etats en laissant filer l’inflation serait une lâcheté absolue, car ce sont les plus faibles revenus, ceux dont les salaires ne sont pas indexés, qui subissent de plein fouet la hausse des prix. Ceux qui sont bien dotés en patrimoine et en revenus trouvent tous les moyens pour se protéger à cet égard. C’est la manière la plus honteuse de faire de la politique fiscale!

– Où nous situons-nous dans le cycle des taux? – Nous sommes à zéro, cela ne peut aller que dans un sens (rires). Quand allons-nous monter les taux? Je ne sais pas.

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