Paradoxale! Telle est la critique de Transparency International (TI) contre les multinationales qu'elle accuse de graisser la patte des potentats des pays du Sud pour décrocher des contrats de millions de dollars. Car l'organisation, qui déclare vouloir traquer les transactions louches, les dessous-de-table et les trafics d'influence, compte parmi ses propres bailleurs de fonds quelques multinationales aux pratiques plutôt discutables. Parmi elles, Shell, Bechtel, Rio Tinto, ABB, toutes ayant fait l'objet de divers scandale une fois ou l'autre.

«Cela ne nous pose pas de problème, répond Robin Hodess, directrice de l'unité de recherche chez TI. A la longue, nous souhaitons qu'elles changent de comportement. Nous aimerions travailler avec d'autres multinationales et les convaincre de la nécessité d'être transparentes dans les contrats qu'elles signent pour avoir accès aux ressources naturelles des pays du Sud.» Robin Hodess tient à souligner que les bailleurs de fonds, malgré leur financement, n'ont aucune influence sur la politique de l'organisation.

Pourquoi alors TI ne publie plus le «Bribe Payers Index» (BPI), un travail original qui traquait les corrupteurs? Les deux seules éditions, en 1999 et en 2002, mettaient le doigt sur les pays dont les ressortissants (individus et multinationales) ont une forte propension à corrompre les autorités de pays tiers pour obtenir des contrats. «La décision de cesser cette publication n'a rien à voir avec une quelconque pression, jure Robin Hodess. Le BPI nous coûtait 150 000 dollars. Trop cher pour une petite organisation comme la nôtre.» A son siège international à Berlin, TI occupe 55 personnes et compte sur un budget annuel de 7 millions d'euros.

C'est vrai, le rapport 2004, qui outre le hit-parade des pays pourris, est consacré à la corruption dans les marchés publics des pays pauvres, n'a pas coûté un kopeck. «Il est compilé à partir de 18 études réalisées par 12 organisations, confirme la directrice de l'unité de recherche de TI. Ces dernières réalisent des sondages dont l'une des questions porte sur la corruption et nous remettent les réponses gratuitement.»

Mais peut-on faire un classement sérieux à partir des perceptions contenues dans des sondages disparates? «Nous n'avons pas mieux, admet Robin Hodess. Mais il ne faut pas minimiser les résultats de sondages réalisés auprès d'hommes d'affaires, universitaires et analystes indigènes et étrangers dans chaque pays.» Pour TI, l'Indice de perception de la corruption (IPC) reste, malgré ses faiblesses, un outil valable pour comparer le niveau de corruption dans le monde. Robin Hodess reconnaît que l'IPC peut être utilisé dans des négociations pour affaiblir les positions de pays mal classés. Mais «nous n'avons jamais pensé à cette éventualité», fait-elle remarquer.

Enfin, TI ne voit pas de problème à la multiplication de rapports portant sur la corruption depuis une dizaine d'années, dont celui de la Banque mondiale et de PricewaterhouseCoopers. «Nous devons tous combattre le fléau qui prive les plus démunis de l'accès à la santé et à l'éducation.» Selon le rapport 2004, la corruption remplit les poches des sociétés occidentales, des intermédiaires et des élites dans le tiers-monde. «Les coûts des travaux publics dans le monde s'élèvent chaque année à 4000 milliards de dollars, dont 400 milliards qui s'évaporent en pots-de-vin», souligne le rapport.

Pour la petite histoire, TI classe le Nigeria, l'un des pays parmi les plus riches en or noir, comme l'un des plus pourris de la planète. Il occupe l'avant-dernière place dans le classement de 145 pays. Son président Olesegun Obasango a été pendant longtemps membre du comité consultatif de TI. «Lors d'une toute récente visite au siège de l'organisation, il a promis de nettoyer son pays», conclut Robin Hodess.