Parmi les nombreux compromis nécessaires à la signature de l’Accord de Paris sur le climat, en décembre 2015, il avait fallu supprimer un passage qui incluait les transports aérien et maritime dans la réduction des gaz à effet de serre. Depuis, l’aviation a fait un premier pas lors d’un accord conclu à Montréal en octobre 2016: elle s’engage à compenser de manière volontaire jusqu’en 2027 les émissions de gaz à effet de serre des plus gros appareils. Restait jusqu’à présent l’industrie maritime, dernier bastion récalcitrant.

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Mercredi, dans l’auditorium sans fenêtre de l’Organisation maritime internationale (OMI), à Londres, les délégués des 172 pays représentés se sont enfin attelés au sujet. Une fois n’est pas coutume, dans cette agence des Nations unies généralement ultra-technocratique, les discours se sont faits plus politiques, tirés par les délégations des petites îles du Pacifique.

«Une question de survie»

«Pour nous, c’est une question de survie», explique Natan Teewe, le ministre de la Justice du Kiribati, une république de 33 îles située à 4000 kilomètres d’Hawaii. Là-bas, deux îlots ont déjà été recouverts par les eaux, témoigne-t-il. Iles Marshall, îles Salomon, Fidji, Vanuatu, Tonga… Tous ont fait le déplacement et ont demandé au reste du monde d’agir. «Nous sommes dans une situation désespérée, menacés de disparaître de la surface de la planète», alerte Monise Laafai, ministre des Transports de Tuvalu.

Répondant à leurs appels, la plupart des pays occidentaux plaident pour que l’OMI impose une stratégie de réduction des gaz à effet de serre à l’industrie maritime. Un plan d’action doit être déterminé cette semaine, en vue d’une décision intérimaire au printemps 2018 et d’une décision finale en 2023. L’objectif est de fixer un plafond des émissions pour l’ensemble de l’industrie, à une date la plus proche possible. A ce stade préliminaire, le niveau du plafond et ladite date ne sont pas déterminés.

«Accord de Paris en danger»

Si elle débouche, une telle stratégie serait ambitieuse. L’industrie maritime représente actuellement entre 2 et 3% des émissions de gaz à effet de serre, l’équivalent de l’Allemagne. Mais avec la mondialisation, le nombre de porte-conteneurs et de vraquiers est en hausse. Selon les scénarios, l’empreinte carbone du commerce maritime pourrait augmenter de 50 à 250% d’ici à 2050, d’après les projections de l’OMI. «Si l’industrie maritime ne fait rien sur le changement climatique, les objectifs de l’Accord de Paris seront en danger», estime John Maggs, de l’association Seas at Risk.

Il ne suffit donc pas d’améliorer progressivement l’efficacité énergétique des bateaux, comme le prévoient déjà les règles de l’OMI, mais d’accélérer la cadence. Il est question d’utiliser des carburants alternatifs, de développer des porte-conteneurs qui utilisent plus le vent, d’imposer des limites de vitesse (un rythme plus lent pollue moins)…

Riyad et Brasilia vent debout

Mais les grands pays émergents font de la résistance. Si la Chine et l’Inde ont évolué vers plus de compromis, l’Arabie saoudite et surtout le Brésil sont vent debout contre toute mesure. Pour ce dernier, dont l’économie dépend beaucoup des exportations de matières premières, un renchérissement du transport maritime pourrait avoir des effets sur l’ensemble de l’économie.

Dans ce contexte, les discussions avancent donc à pas de fourmi. «L’OMI est vraiment en retard, tempête José Inacio Faria, un député européen portugais, venu faire pression sur place. C’est la troisième fois que je viens à ces réunions [qui ont lieu deux fois par an] et il y en assez du bla-bla, il faut des mesures concrètes.»

Selon un diplomate occidental, la dynamique est pourtant en train de changer. «Après l’Accord de Paris, certains à l’OMI pensaient que l’industrie maritime avait été exemptée. Ce n’est plus le cas, et les délégués comprennent qu’il va falloir agir.»