Quel rôle joue la chance dans les grandes découvertes? Certaines inventions semblent naître d’incidents fortuits, soit de ce que les Anglais nomment «serendipity»: un chercheur en quête d’informations pertinentes pour résoudre son énigme a la chance de tomber sur elles lorsqu’il ne les attend pas.

Pour rappel, le terme serendipity a été forgé par l’homme de lettres et collectionneur Horace Walpole, alors qu’il venait de résoudre une énigme en matière d’armes vénitiennes. Dans un courrier du 28 janvier 1754 adressé à son ami Horace Mann, il lui explique comme suit ce néologisme: «J’ai lu il y a quelque temps un conte de fées idiot, qui s’appelle Les trois princes de Serendip: alors que Leurs Seigneuries voyageaient, elles faisaient sans cesse des découvertes, par accident et sagacité, de faits qu’elles ne cherchaient pas: par exemple, l’une d’entre elles découvrit qu’une mule borgne de l’œil droit avait suivi récemment la même route, parce que l’herbe avait été mangée uniquement sur le côté gauche, alors qu’elle y était plus maigre que sur le côté droit – maintenant comprenez-vous ce qu’est la Serendipity?»

L’exemple de Louis Pasteur

La carrière de Louis Pasteur offre un bel exemple de découverte «sérendipiteuse». Au printemps 1879, alors qu’il était âgé de 57 ans, ce pionnier de la microbiologie étudiait le choléra des poules. «Il avait préparé des cultures du bacille, mais ses travaux ayant été interrompus, les cultures restèrent dans le laboratoire, sans surveillance, durant tout l’été», dit Arthur Koestler dans Le cri d’Archimède. Au début de l’automne, il reprit ses expériences et injecta le bacille à des poules qui, après avoir été légèrement malades, guérirent rapidement. «Pasteur en conclut que ses bouillons étaient gâtés. Il prépara donc une nouvelle culture de bacilles virulents provenant de volailles atteintes par une nouvelle poussée de choléra. Ayant acheté d’autres poules il leur injecta, comme à celles qu’il possédait déjà, la culture fraîche.» A sa grande surprise, les poules récemment introduites décédèrent toutes alors que les anciennes, qui avaient auparavant reçu une injection de culture inerte, survécurent.

La chance est-elle seule responsable de cette heureuse trouvaille? Au moment de sa découverte, un témoin raconte que Louis Pasteur garda une minute de silence avant de s’écrier: «Vous ne voyez pas que ces animaux ont été vaccinés?» Pour mémoire, la vaccination de la petite vérole était à l’époque une pratique courante en Europe et en Amérique depuis plus d’un siècle. La population s’immunisait en effet contre cette maladie par inoculation du virus de la variole de la vache.

Louis Pasteur connaissait très bien les travaux d’Edward Jenner, le premier médecin à s’être livré, en 1796, à des expériences pour établir le rapport éventuel entre la vaccine, la variole chez la vache et la variole chez l’homme (le terme «vaccin», du latin «vacca» (vache), a d’ailleurs été inventé par Pasteur en hommage à Edward Jenner et à ses trayeuses). L’un de ses biographes, le docteur Dubos, remarque à cet égard que dès le début de ses travaux sur les maladies infectieuses, Pasteur était convaincu que le meilleur moyen de les combattre serait quelque chose d’analogue à la vaccination. «C’est cette conviction qui lui fit percevoir immédiatement le sens de l’expérience accidentelle sur les poules, analyse Arthur Koestler. En d’autres termes, il était «mûr» pour sa découverte, et capable de saisir la première chance favorable qui s’offrirait à lui. Robert K. Merton, auteur du livre The Travels and Adventures of Serendipity, exprime la même idée lorsqu’il présente le phénomène de serendipity comme un effort pour dégager les «étapes conceptuelles» sous-jacentes au processus de la découverte accidentelle. En termes simples, la sérendipité implique un haut degré de connaissances préalables sur l’objet de la découverte.

La «vision» de Pasteur, qui n’était autre qu’une analogie – les poulets résistants étaient immunisés contre le choléra par l’injection de la culture «gâtée» comme les humains étaient protégés contre la petite vérole par inoculation des bacilles de la variole – rappelle une vérité parfois oubliée: la fortune favorise ceux qui sont prêts. Cette idée a été exprimée par Pasteur lui-même – «le hasard ne favorise que les esprits préparés», clamait-il – mais aussi par le physiologiste américain Walter B. Cannon pour qui la serendipity n’échoit qu’à «l’esprit préparé». Irving Langmuir y voit enfin «l’art de profiter d’occurrences inattendues», liant ainsi intrinsèquement la sérendipité à la créativité.

Un autre exemple de découverte «sérendipiteuse» nous vient d’Anthony Hopkins. En 1973, alors qu’il habitait Londres, le célèbre acteur avait été engagé pour jouer dans The Girl From Petrovka, l’adaptation à l’écran du roman de l’écrivain britannique George Feifer. Pour s’imprégner de l’histoire, il avait visité un certain nombre de librairies sans trouver l’ouvrage qu’il cherchait. En se dirigeant vers le métro pour rentrer chez lui, il passa près d’un banc public et découvrit un vieil exemplaire usé et annoté du roman, abandonné là. «Mais ce n’est pas le plus incroyable, ajoute Hopkins. Presque un an plus tard, au cours du tournage, à Vienne, j’ai eu la chance de rencontrer George Feifer. Je lui ai dit combien il m’avait été difficile de trouver son livre, et que le hasard avait fait que j’en découvre un. Il m’a répondu que lui-même n’en avait pas un seul, parce qu’il avait prêté son exemplaire personnel annoté à un ami, mais que le livre avait été volé dans sa voiture. J’ai alors sorti l’exemplaire de mon sac… c’était le sien!»

«Saturez-vous […] et attendez»

La sérendipité peut-elle se cultiver? Pek van Andel, chercheur en sciences médicales à l’université de Groningue (Pays-Bas) et coauteur du livre De la sérendipité. Leçons de l’inattendu, vante cette démarche: dans son pays, les chercheurs ont le droit à leur vendredi pour méditer et se livrer aux délices de la sérendipité. Arthur Koestler écrit enfin ce qui suit: «Dans un vieux Rosarium de l’alchimiste, dont j’ai oublié l’auteur, j’ai trouvé un jour imprimé côte à côte deux conseils pour découvrir la pierre philosophale: La pierre ne peut se trouver que si la recherche pèse lourdement sur le chercheur. Cherche fort, tu ne trouveras point. Ne cherche point et tu trouveras.» En définitive et comme le dit si justement Lloyd Morgan, pour cultiver la sérendipité, «saturez-vous entièrement de votre sujet… et attendez».