«Un projet de télétravail? Non, cela ne me dit rien?» Godi Bohrn, maire de Grindelwald «depuis toujours» comme il dit, prétend ne rien connaître de cette initiative. Un informaticien aurait en 1998 élaboré un site permettant aux habitants de la commune d'exercer leur activité sans quitter l'Oberland bernois. Projet mort dans l'œuf, parce qu'il n'intéressait pas les autorités locales. L'informaticien, qui reste introuvable, a pourtant bien existé. Son initiative est évoquée dans une étude produite l'an dernier par l'EPFL pour le compte du Conseil suisse de la science (CSS). Intitulée «Télématique et nouvelles formes de travail», elle portait sur 25 000 travailleurs en Suisse qui, en 1999, exerçaient à plein temps leur métier à distance et 130 000 qui s'y prêtaient occasionnellement.

Le télétravail, c'est vieux comme le monde et son ancêtre s'appelait travail à domicile. Il était le pain quotidien des couturières. Puis les assureurs se sont emparés de la formule. Suivis des universitaires, de certains cadres qui, de temps en temps, travaillent chez eux sur un dossier complexe. La définition qu'on en donne aujourd'hui brasse plus large: une activité s'exerçant, grâce aux nouvelles liaisons électroniques, avec le siège d'une entreprise, indépendamment de la localisation de l'employeur. Elle couvre les indépendants – informaticiens, traducteurs ou journalistes –, la décentralisation en centres satellites de grandes structures, les «télépendulaires» (qui alternent périodes à domicile et réunions dans l'entreprise) ou encore le «desksharing» initié par IBM, où plusieurs employés se partagent un même poste de travail.

Si personne ne l'évoque vraiment comme une solution d'avenir, on fantasme pourtant beaucoup au sujet du télétravail. Certains chercheurs persistent à le hisser au rang des alternatives sérieuses pour de nouvelles organisations du temps de travail dans les entreprises. Cela depuis les années 70, la crise pétrolière et le chômage. Il y a dix ans, la Communauté européenne tablait sur un potentiel de 10 millions d'actifs européens pouvant être des télétravailleurs. Ces chiffres se sont confirmés en 2000 et leur nombre devrait doubler en 2005. C'est exagérer le phénomène, estime l'historien Peter Hug, de l'Université de Berne. Selon lui, il est difficile d'estimer le nombre d'entreprises qui se prêteraient au travail «connecté et décentralisé», le sujet restant «un peu tabou».

D'autres, après y avoir cru sincèrement, se résignent devant la réalité: le télétravail n'est pas la formule magique pour parer au dépeuplement des campagnes et à l'engorgement des villes. Pierre-Alain Rumley, qui a dirigé l'enquête du CSS, ancien professeur d'aménagement du territoire à l'EPFL et actuel directeur de l'Office fédéral du développement territorial, est de ceux-là. «Je pense aujourd'hui que le télétravail n'a d'avenir que de manière très informelle, sous des formes ponctuelles, mixtes et pour certaines catégories professionnelles hautement qualifiées.» Quoi qu'il en soit, une récente conférence sur le thème de la flexibilité et de la mobilité dans le monde du travail, organisée à Berne par le Bureau fédéral de l'égalité entre femmes et hommes, sous l'égide du Conseil suisse de la science et de la technologie, prouve que le sujet est mobilisateur. Une salle comble d'auditeurs – employés de l'administration fédérale, du secteur privé de tous horizons – avides de réponses à leur envie profonde de changer leur rythme de travail.

Socialement dangereux

«On a longtemps cru en Suisse que les technologies de l'information et de la communication pourraient avoir un impact fort sur le développement régional, la mobilité et la protection de l'environnement, explique Pierre-Alain Rumley. Ce que l'on appelle les effets territoriaux. Mais on méconnaît les réalités du télétravail.» Le professeur Eberhard Ulich, partenaire à l'Institut pour la recherche sur le travail et les conseils en organisations (Iafob) à Zurich, dresse une liste de ces réalités: «C'est socialement dangereux. Travailler à distance peut engendrer un sentiment de solitude, une augmentation des charges de travail, des heures supplémentaires cachées – notamment le week-end – et finalement une disponibilité permanente néfaste à l'individu et à sa famille.» A cela s'ajoutent les risques d'une possible précarisation de l'employé «virtuel» liée à son statut (respect de la loi sur le travail). Se posent d'autres questions liées au financement de l'équipement ou de nature ergonomique (le télétravailleur est-il équipé de manière adéquate pour que sa santé ne soit pas altérée?).

Mais pour Peter Hug, c'est au niveau de la culture d'entreprise que les réticences sont les plus fortes. «Beaucoup de télétravailleurs perdent leur sentiment d'appartenance à l'entreprise, l'émulation entre collègues n'existe plus, la perception dans le public est négative.» D'où le scepticisme des entreprises à jouer la carte du télétravail, même si elles sont nombreuses à le pratiquer d'une manière détournée, via l'outsourcing notamment. Certes, on peut être tenté par les avantages: gestion autonome du temps de travail, déplacements réduits, conciliation des vies familiale et professionnelle, etc. Mais force est de constater que la demande en télétravail émane surtout de catégories professionnelles peu compatibles avec ce mode de fonctionner: difficile de trouver un chef d'entreprise acceptant que sa secrétaire l'assiste depuis chez elle.

Eberhard Ulich est en revanche favorable aux alternatives – la Suisse fut pionnière – des centres autonomes de télétravail, où certains collaborateurs d'une entreprise se recentrent sur une structure délocalisée, proche de leur lieu de domicile. La Kreditanstalt de Zurich, La Poste, avec ses centres du 111, s'y sont essayées: «Mais cela n'a pas toujours été bien géré et il faudrait faire preuve de plus d'imagination», commente le professeur Ulich. A la décharge du télétravail, ce sont les mentalités qu'il faut faire évoluer, estime pour sa part François Parvex, chef du projet TELEREGIO-CH et auteur d'une étude sur la télématique et les régions de montagne financée par la Confédération. «Finalement, la technologie n'est pas déterminante dans le processus de changement. Il faut créer un milieu innovateur et surtout fournir une sorte de «marche à suivre» aux entreprises comme aux employés qui veulent se lancer.» Vaste programme pour institutionnaliser une nouvelle culture qui fait encore peur.