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Le travail a sans doute un avenir, mais les experts hésitent

Un ouvrage publié par le Collège du travail de Genève dresse l'inventaire des questions, et des propositions, sur le front de l'emploi.

On ne peut exiger des travailleurs une flexibilité tous azimuts sans que l'entreprise, pour sa part, ne fasse quelques concessions. Unanimes sur ce point de départ, une quarantaine de spécialistes du marché du travail, sociologues, entrepreneurs, responsables politiques, dressent l'état des lieux de l'emploi dans une somme récemment publiée par le Collège du travail, Emploi, sécurité zéro? (édité par le Collège).

Rassemblés lors d'un colloque organisé à Genève, ces experts illustrent bien, parfois malgré eux, le brouillard dans lequel se trouvent plongés les analystes de l'emploi lorsqu'il s'agit de dresser quelques pistes pour l'avenir. Une seule voie nouvelle semble défrichée, celle de l'allocation universelle (lire ci-dessous), qui pose pourtant de nombreux problèmes de justification et de mise en œuvre: "Peu réaliste et peu réalisable", estime le conseiller d'Etat genevois Guy-Olivier Segond.

Sur les constats de départ, les experts accordent leurs diagnostics. Refusant la notion très sombre d'une "fin du travail", lancée en 1995 par l'essayiste américain Jeremy Rifkin, l'économiste Martino Rossi, directeur de l'Office d'action sociale au Tessin, rappelle toutefois qu'en Suisse, en 1995, on comptait 131000 personnes actives de moins que quatre ans auparavant. Le total des heures effectivement travaillées atteignaient 6,5 milliards, 2,2% de moins qu'en 1991. Dans la même période pour le secteur industriel, le volume de travail fléchissait de 9,5%.

En outre, les analyses statistiques confirment quelques tendances lourdes observées ça et là: allongement de la durée du chômage, précarisation des conditions de travail, évincements croissants des conventions collectives, baisse de certains salaires. Phénomènes auxquels s'ajoute une montée en puissance du travail à temps partiel. Après la Hollande, indique l'économiste Sergio Agustoni, la Suisse est "le pays qui compte le plus de travailleurs à temps partiel".

L'ambiguïté de l'indépendance

Dans ce contexte, l'augmentation du travail indépendant, qui touche 504 000 actifs en Suisse, est souvent mis en avant comme un remède, sinon la panacée, à la désagrégation du travail salarié à plein-temps. L'alternance d'activités et la multiplication de mandats à durée déterminée se trouvent valorisés à titre substituts du salariat classique. "Le déclin de l'emploi n'est pas inéluctable, même si le plein-emploi a peut-être été une exception", lance Pierre Weiss, sociologue et conseiller à la Fédération des syndicats patronaux genevois. Qui évoque les avantages du job-inconsistency, le travail au service de plusieurs employeurs: pour le travailleur, il importe de "ne pas mettre ses œufs dans le même panier et de ne pas être dépendant d'un seul employeur". Car au final, il faut surtout "que nous sortions d'une pensée de l'emploi prêt à porter pour nous diriger vers une pensée du sur mesure".

Sociologue à l'Université de Milan, Sergio Bologna ne partage pas cet optimisme. "Toutes les personnes qui ont un travail indépendant ne l'ont pas choisi", rappelle-t-il. Si l'indépendance économique permet, parfois, la réalisation de ses propres potentialités, elle renvoie aussi à une "économie de la misère et de la précarité". Le Tessinois Sergio Agustoni, de son côté relève que cette expansion du travail indépendant accompagne la réduction des effectifs des entreprises, le downsizing, qui fait la part belle à des PME sous-traitantes aux conditions de travail discutables. En outre, ces nouvelles entreprises connaissent de forts taux d'échec, par cessation, par faillite ou par la dissolution de ces sociétés. Ce type de travail s'inscrit dans un véritable "désert syndical" qui fragilise encore les nouveaux indépendants.

Mise à son propre compte, partage du travail ou développement d'un nouveau secteur d'emplois de proximité à forte utilité sociale: nombreux sont les spécialistes réunis par le Collège du travail qui saluent ces innovations. Mais sans cacher leur frustration, également exprimée à l'égard du traitement social du chômage par des mesures de réinsertions comme nos programmes d'emploi temporaire (les ex-programmes d'occupation).

Une crise plus grave

La tourmente que traverse le marché du travail est plus grave, estiment quelques analystes. Dont le sociologue Robert Castel, à l'Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris: "Nous vivons une crise des régulations du travail et un développement d'un processus de précarisation qui est peut-être plus grave que le chômage." lance-t-il, arguant du fait que 70% des contrats signés en France relèvent de la catégorie "atypique". Conséquence: "La précarité de l'emploi est en train de remplacer la stabilité comme la forme dominante de l'organisation du travail". Ce qui pousse le sociologue a plaider pour une domestication du marché de l'emploi et surtout un "redéploiement" du droit du travail.

Les no man's lands juridiques qui encerclent les nouvelles formes de contrat ne doivent pas perdurer: "A la flexibilité demandée aujourd'hui sans contrepartie aux travailleurs, il faudra bien que réponde une flexibilité nouvelle dans les administrations, dans la classe politique, aussi de la part des établissements financiers, s'agissant de l'emploi et de la taxation des capitaux et des profits", ajoute Eric Golay, du Collège du travail. Reste donc à savoir comment, et quand, entreprises et pouvoirs publics rendront leur pièce aux salariés qui se rallient à la nouvelle flexibilité, bon gré mal gré .

Emploi, sécurité zéro,d 'Eric Golay, avec la collaboration d'Agata Markovic et François Praz, Editions Collège du Travail, 1998.

Plaidoyer pour une allocation universelle

Professeur à l'Université libre de Bruxelles, le philosophe Jean-Marc Ferry plaide depuis plusieurs années pour l'instauration d'une allocation universelle qui remplacerait les lourds dispositifs sociaux actuels. Dans l'ouvrage du Collège du travail, il s'en explique.

"L'automatisation, la délocalisation et la mondialisation se combinent pour opérer le retournement de l'économie contre la société, où le lien entre la croissance et l'emploi n'est plus assuré. C'est la déconnexion de l'économie, la perte de son caractère intégrateur. [...]

L'économie perd ainsi totalement sa finalité sociale puisque, livrée à ses indicateurs de profit, son but n'est plus de satisfaire des besoins mais de conquérir des marchés. [...]

L'allocation universelle, en tant que source exogène de revenu, constitue techniquement une solution de rechange aux idéologies dures d'origine américaine. En dehors de cette solution, il n'y a pas de modèle européen qui tienne.

Au lieu de plier la société à l'économie, il semble que seul un transfert d'argent sans contrepartie pourrait permettre de redéployer l'économie vers des activités socialisantes. Pour cela, il faut que l'Etat intervienne à nouveau pour réformer le circuit d'économie monétaire à la place de l'entreprise en versant aux ménages une allocation universelle. [...]

D'un point de vue purement fonctionnel, une telle allocation permettrait à l'économie de se recentrer sur sa base sociale en la tournant à nouveau vers le marché intérieur, tout au moins pour la part de revenu qui lui correspond."

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