Le Temps: Internet bouleverse la presse, mais un journaliste sur cinq ne maîtrise toujours pas les bases du Web, relevait début octobre le Forum mondial des éditeurs à Hambourg. Comment les journalistes doivent-ils réinventer leur métier?

Pierre Veya: Pendant longtemps le journaliste de presse écrite n’a pas été soumis à l’évolution technologique, contrairement à d’autres professions. Il faisait partie des clercs, avec son crayon, puis la machine à écrire et enfin l’ordinateur. Les moyens d’acquisition et de retranscription de l’information évoluaient peu. Cela a changé avec les nouvelles technologies.

Dans un premier temps, qualité et délai court ont semblé contradictoires. Mais nous sommes en train de maîtriser l’immédiateté.

Enfin, il y a les nouveaux outils, comme l’audio et l’image, qu’il faut apprendre. Heureusement, les techniques deviennent de plus en plus simples à utiliser. Et j’observe l’arrivée sur le marché d’une nouvelle génération de journalistes, qui sait déjà s’en servir.

Eric Hoesli: Je commencerai par un double aveu d’humilité sur l’évolution du métier. D’une part, les évolutions sont dictées par les techniques. Les journaux sont nés de l’imprimerie, et non le contraire. Des entrepreneurs imprimeurs qui, cherchant à rentabiliser leurs machines, ont inventé le journal. D’autre part, les instruments d’information en ligne sont multiples. Ils mettent donc plus en évidence qu’auparavant les choix du journaliste, ses compétences et ses incompétences. Avant, l’agence de presse définissait le cadre. Aujourd’hui, on peut travailler sur tous les sujets. On peut avoir des inondations monstrueuses au Pakistan à peine couvertes dans les journaux, et des pages et des pages sur 33 Chiliens. Il y a de l’anxiété aujourd’hui chez les journalistes car ils doivent répondre de leurs choix devant des lecteurs intelligents.

P. V.: Cela souligne la perte de monopole que procurait à la presse l’imprimerie. Tout individu peut communiquer ou fournir des informations. Comme toujours lorsqu’un secteur perd son monopole, d’abord il ne s’en rend pas compte, puis il se braque et enfin il se réinvente.

Jonathan Littell: Cette nouvelle façon de travailler avec le Web pose aussi beaucoup de problèmes. Parce qu’il faut travailler vite, les journalistes prennent le réflexe d’aller chercher des informations en ligne plutôt que de faire à l’ancienne et d’appeler des personnes. Résultat, tout le monde recycle la même chose, et la même information tourne en boucle sans avoir été vérifiée.

– N’est-ce pas plutôt une mauvaise utilisation du Web, si riche en informations?

J. L.: Oui, mais à condition d’avoir du temps et d’adopter une approche critique. Si je caricature, j’ai l’impression que si le New York Times sort une info, elle est considérée comme vraie, parce que c’est le New York Times… C’est pour cela que tout le monde a repris leurs articles sur la présence d’armes de destruction massive en Irak. Wikipédia, c’est pareil; il faut deviner les biais et s’en servir avec des pincettes. Il faut avoir le temps de faire un pas en arrière et de parler à des humains pour confronter des points de vue différents. Ce manque de distance est plus visible dans la presse française que dans la presse anglo-saxonne, beaucoup plus précise et critique avec les sources.

E. H.: Je crois que nous sommes déjà dans une phase de réaction face à ce problème. Nos lecteurs savent reconnaître l’information immédiate qui ressemble à un flash radio ou à une dépêche d’agence. Ils en attendent beaucoup de ce type 24h/24, où qu’ils soient, mais ils savent la distinguer des articles qui approfondissent un sujet; dans ce cas l’urgence est moins grande. On peut, et désormais on doit, revenir sur une nouvelle d’il y a une semaine voire un mois à condition d’avoir la plus-value qui le justifie. C’est très réjouissant car le travail journalistique est appelé à prendre de la valeur!

P. V.: Il se produit un phénomène qui arrive lorsqu’un secteur s’ouvre après une décision gouvernementale ou l’arrivée d’une nouvelle technologie. Dans un premier temps, tous les nouveaux acteurs, ici les émetteurs d’information, paraissent avoir la même valeur. Il faut attendre pour découvrir que ce n’est pas le cas. Cette clarification commence à se produire. Je ne suis donc pas inquiet sur le travail de fond des journalistes, mais plutôt sur la période de transition pour financer ce travail. La société sait bien que l’information dont tout le monde dispose présente peu de valeur. Celle qui en a apporte quelque chose qu’on ne trouve pas ailleurs, elle éclaire un fait de société, politique ou économique avant les autres. Ceux qui en ont besoin sont prêts à la payer très cher.

– Appelez-vous à une spécialisation des journaux, sur le local ou le national?

J. L.: Je connais le modèle américain qui fonctionne avec la «syndication». Le Cincinnati Post produit localement les pages concernant sa région, mais l’international, qui intéresse autant les lecteurs de Cincinnati que de Washington, est acheté au New York Times ou au LA Times.

E. H.: Il ne faut pas répondre à la question de manière extrême. Les journaux ne vont pas se mettre à abandonner tel ou tel secteur. Ils savent que les lecteurs ont des intérêts multiples et variés. Ce qui importe, ce n’est pas qu’ils se spécialisent mais bien plus qu’ils définissent quelles sont leurs priorités.

Car, aujourd’hui, un journal ne peut pas faire de tout à peu près. Exception faite des journaux de niche, ils ne peuvent pas non plus ne traiter que d’un seul thème. Aucun lecteur ne souhaiterait d’un journal qui ne traite que du local.

J. L.: Un autre phénomène a fait son apparition: aujourd’hui, les gens ne lisent plus un seul journal. Grâce au Web, ils ont une approche beaucoup plus transversale de l’information. Pour ma part, je vais tous les matins sur Google News et je choisis quatre ou cinq articles par sujet qui m’intéresse. Même si je privilégie les journaux que je connais et que j’aime, cela me permet de pouvoir avoir différentes interprétations.

P. V.: Ce nouveau mode de fonctionnement révèle un changement très important: le lecteur n’est plus captif de l’émetteur le plus proche de lui. Il a accès à toutes formes d’informations et il sait très bien faire le tri par lui-même.

– Les médias seraient-ils devenus les esclaves du public, prêts, comme le font les titres gratuits en ligne, à ajuster le contenu à la moindre variation du nombre de clics?

P. V.: Les gens savent différencier les médias, ils savent faire la distinction entre CNN et un journal gratuit. Parler d’uniformisation de la presse est un discours passéiste. Il ne tient pas compte de l’éducation des gens et de leur capacité à intégrer le flux d’informations et à en faire le tri.

E. H.: Je suis effaré par les études dites universitaires qui prétendent que l’apparition de la presse gratuite a provoqué une baisse de la qualité de la presse en général. Car précisément, le lecteur n’est plus captif d’un seul journal, d’une seule idéologie. Celui qui lit un gratuit est le même qui lit Le Temps et qui s’informe sur le Web. Chaque média a sa fonction et la fonction du gratuit, c’est de nous divertir.

P. V.: Pendant de longues années, le journalisme a dû lutter pour s’émanciper des idéologies politiques. C’est un combat qui a été essentiel au bon fonctionnement des sociétés modernes. Aujourd’hui, le journalisme doit s’émanciper de la communication. Il doit inculquer la différence entre tous les messages qui circulent et ceux qui relèvent d’un traitement professionnel, attentif aux sources et au contenu.

J. L.: L’affranchissement des idéologies politiques correspond plus ou moins à la fin de l’époque des Etats-nations. Aujourd’hui, dans un monde transnational, la menace pour la presse est d’ordre économique. D’un côté, on a les actionnaires qui veulent contrôler certaines informations qui pourraient nuire à leurs propres intérêts économiques. De l’autre, on a les annonceurs qu’il ne faut surtout pas froisser pour ne pas risquer qu’ils retirent leurs publicités.

Le problème, c’est que les lecteurs ne sont pas forcément informés de ces intérêts économiques le plus souvent opaques. Par exemple, le lecteur de droite qui lit Le Figaro ne saura pas que toute l’info sur la Russie est biaisée parce que l’actionnaire principal, Dassault, et son ami le président de la République française ont des intérêts très précis en commun et qu’ils contrôlent l’information du journal.

– N’est-ce pas contradictoire avec l’intelligence que vous prêtez au lecteur?

J. L.: Tout le monde a une vague idée de la tendance politique des journaux. Par contre, les gens sont beaucoup moins conscients des structures d’actionnariat des journaux et des intérêts économiques qui sont derrière. Et finalement, ces intérêts économiques sont beaucoup plus subtils que les interférences politiques directes, qui finissent toujours par sortir. Quand le New York Times se fait manipuler sur la guerre en Irak, deux ans plus tard, il a fait son mea-culpa.

P. V.: Le devoir des éditeurs et des rédactions, c’est justement de mettre en place des règles. Il faut une distinction très claire entre le domaine commercial d’un journal et le domaine rédactionnel.

Par ailleurs, si un annonceur se retire pour de telles raisons, le journal le dira, il expliquera ce qui se passe. Ce qui n’est évidemment pas dans l’intérêt de l’annonceur. Mais il faut reconnaître qu’en Suisse, la situation est globalement bonne. On n’est pas dans le cas de la France avec un contrôle des journaux.

– Avec le pouvoir économique, le risque n’est-il pas surtout celui de l’autocensure?

E. H.: Les pressions des annonceurs sont plus une image d’Epinal qu’une réalité. Quand un annonceur vient dans un journal, c’est qu’il a besoin de publicité. S’il renonce à cette publicité, il se mutile lui-même.

Les éditeurs et les actionnaires, quant à eux, ont tout intérêt à ce que leur titre reste crédible. S’ils entament cette crédibilité, ils mettent en péril leur titre. Malheureusement, il est vrai que l’on a vu, ces dernières années, arriver des actionnaires dont l’objectif n’était plus la prospérité du titre mais simplement l’effet et le jeu politique. Tel est le cas, par exemple, de la France et de l’Italie. Là, le danger est réel.

Mais pour moi, le danger principal qui guette les rédactions à l’heure actuelle, ce n’est pas les actionnaires ou les patrons de presse. La menace, c’est le corporatisme, le conformisme et la peur d’aller à l’encontre de ses collègues.

J. L.: Si on prend le débat sur le climat de ces dernières années, on retrouve quand même de gros businessmen qui paient des fondations pour faire des papiers qui nient l’impact humain sur l’environnement. Ce sont là encore des intérêts économiques qui menacent et qui obligent les journalistes à prendre des positions fortes au niveau éditorial et au niveau des informations qu’ils publient parce que ce sont des sujets absolument cruciaux…

P. V.: Pour reprendre un slogan célèbre de The Economist, «la plus grande menace, ce n’est pas l’idéologie, c’est la stupidité». La science du climat est un bon exemple puisqu’elle est d’une complexité extrême et qu’elle est en évolution permanente. L’importance de l’information journalistique est donc vitale dans ce domaine.

J. L.: Si l’on regardait le nombre de pages publiées ces trente dernières années sur l’herpès, qui est une maladie gênante, mais sans plus, et qu’on les comparait avec celles publiées sur la malaria, qui tue 3 millions de gens par an, on trouverait quelque chose de l’ordre de 100 à 1, voire plus. Derrière ce déficit d’information, il y a des non-politiques de santé, des non-productions de médicaments auxquelles la presse contribue puisqu’elle n’écrit que sur les choses qui se vendent comme le Viagra. La presse a aussi un rôle de contrepoids à jouer.

– Quel est le coût de ce journalisme?

J. L.: La question économique est compliquée. Tous les modèles qui se mettent en place reviennent vers le système d’abonnement. Papier, Web ou iPad, ou mixte, le nouveau système verticalement intégré sera centré sur un titre. Il y aura un effet recaptation. Mais l’abonnement n’est qu’une approche. Il y a aussi les revenus publicitaires qui vont sur le Web. Google capte des recettes qui devraient aller aux journaux.

– Comment répartir ce gâteau alors que Google et Yahoo! se partagent 70% des publicités en ligne?

J. L.: Pourtant, quand je suis sur Google News, je bascule sur un article du New York Times où je suis en face d’une publicité qui a été payée à ce journal. Contrairement à son moteur de recherche, il n’y a pas de publicité sur Google News. Il draine certes de l’argent lorsqu’on clique sur le lien. Mais Google est très opaque sur ses revenus. Pour répondre directement à la question, c’est sûr que pour faire de la qualité, il faut avoir de l’argent.

P. V.: Ma conviction est que nous sommes dans une phase de transition. La gratuité est arrivée comme un choc pour les modèles classiques de la presse. Maintenant, j’ai le sentiment qu’on revient vers des modèles différenciés. L’illusion que toutes les informations sur tous les titres devraient être disponibles en tous lieux et à toutes les heures et qu’elles seraient gratuites est terminée. Je fais le pari que l’information de qualité sera un produit cher. Or ce qui est cher doit être rare. Cette règle va subsister. Si on veut être payant, il faut aussi offrir l’exclusivité.

J. L.: Le Monde expérimente un nouveau modèle qui est frustrant pour moi comme lecteur, mais intéressant pour le journal. Il ne met qu’une partie d’un article en ligne, qui devient payant si on le veut complet.

E. H.: Il n’y aura pas une presse gratuite et une presse payante. Il y aura les deux ensemble. Il y aura une information gratuite, rapide, courte comme des dépêches. On doit se préparer à la produire avec les contraintes qu’elle représente. Et puis, il y aura l’information payante. Le plus important pour nous est de s’adapter aux comportements des lecteurs.

En attendant, le papier demeure un coût fixe difficile à rentabiliser. Le lecteur est-il prêt à s’en passer?

P. V.: Ma conviction est que le papier va rester, mais le type d’information qu’il va véhiculer sera adapté.

J. L.: Je lis peut-être deux journaux papier par semaine. Je le fais pour le plaisir. Je consulte le Web pour connaître l’actualité. Quand j’ai du temps, je feuillette le journal en espérant tomber sur une information intéressante que je ne trouverais pas comme ça sur le Web.

P. V.: Les avantages du papier restent. Il est extrêmement facile à stocker, on peut le prendre avec soi et tout cela ne consomme pas d’énergie. On peut y faire des annotations et tout de suite prendre l’ampleur d’une information qui nous intéresse. Quand je lis une grande page du Financial Times par exemple, je sais le temps que cela va me prendre et je peux aussi repérer très vite ce qui m’intéresse. Sur l’électronique, c’est plus difficile.

– Reste que l’équation des coûts n’est toujours pas résolue…

E. H.: Mais nous sommes dans une période de transition. Mieux, on est en mutation permanente. Là-dessus, l’idéologie dominante veut faire croire que tout est très rapide. Mais l’adaptation des gens est lente. Les gens, qui vont vers le digital, n’utilisent que les fonctions élémentaires. Ma conviction est qu’on est encore beaucoup trop compliqué par rapport à ce que les gens demandent. Ne confondons pas l’évolution réelle de la société avec le dogme de l’élite. Nous sommes dans une société qui vieillit, mais on n’arrête pas de regarder la jeunesse comme éternelle. On valorise la vitesse, mais la société évolue à son rythme.

J. L.: Notre génération a encore été formatée par le papier. Ce n’est pas le cas de jeunes aujourd’hui, qui vont toujours plus vers une indifférenciation des supports.