Plusieurs femmes parlementaires de gauche, et même le groupe radical des Chambres fédérales en 1995, présidé à l'époque par un certain Pascal Couchepin, demandaient ce renseignement depuis très longtemps. L'information, utilisable pour faire avancer la cause de l'égalité homme-femme, est discrètement tombée lundi: le travail bénévole non rémunéré, qui recoupe principalement les tâches dites ménagères et la prise en charge des enfants et des personnes âgées, représente une valeur économique non rémunérée de 250 milliards de francs par an.

«Cette somme peut paraître énorme, mais ce n'est pas étonnant si l'on songe que le calcul englobe des tâches effectuées par l'ensemble de la population sept jours sur sept», indique Jacqueline Schön, de l'Office fédéral de la statistique (OFS). Comparé au produit intérieur brut tiré des prestations commerciales, le travail non rémunéré correspond à 40% de la valeur ajoutée. En heures accomplies, 8,032 milliards, il dépasse le travail salarié, limité à 6,7 milliards d'heures par an.

L'OFS dispose depuis 1997 de données sur le nombre d'heures non rémunérées effectuées, pour la plupart, au sein du foyer. Il manquait cependant une donnée essentielle: leur évaluation économique. Alors qu'Eurostat, l'agence statistique européenne, a renoncé à trancher le conflit qui oppose les statisticiens sur la méthode à employer, l'OFS a choisi le calcul par «input», c'est-à-dire la comptabilisation économique du travail comme s'il devait être effectué par du personnel extérieur, charges sociales comprises. La Grande-Bretagne, qui a fait œuvre de pionnier en la matière, a préféré la méthode de l'«output», relativement complexe puisqu'elle se base sur la production fournie, mais pas sur le nombre d'heures de travail. Le repas familial équivaut à un prix de vente fictif sur le marché, mais ne reflète pas le nombre d'heures consacrées à cette tâche.

La méthode utilisée a son importance puisque la valeur du travail bénévole peut représenter entre 44 et 104% du produit intérieur brut, selon que l'on prend en compte le salaire national moyen, le salaire féminin moyen, ou la prestation financière correspondant exactement à la somme qui serait versée pour obtenir ce service. L'étude britannique estime à près de 693 milliards de livres (1524 milliards de francs) la valeur du travail non rémunéré en l'an 2000. Si cette productivité était transférée dans l'économie marchande, le produit intérieur brut anglais serait majoré de près de 900 milliards de livres. Une étude canadienne évalue le travail ménager non rémunéré entre 210 et 310 millions de dollars par an, soit l'équivalent de 12,8 millions d'emplois à plein temps.

Quelle que soit la méthode de transposition économique utilisée, une évidence s'impose: la charge du travail non rémunéré repose principalement sur les épaules des femmes. L'étude anglaise montre que les femmes consacrent 65 minutes par jour à cuisiner ou faire la vaisselle, alors que les hommes se limitent à 28 minutes. Le schéma se répète pour les tâches de nettoyage (51 minutes contre 13) ou les soins aux enfants (36 minutes contre 13). En Suède, les femmes passent 50% plus de temps que les hommes à effectuer des tâches ménagères, alors qu'en France la différence atteint 90%. L'écart se réduit cependant avec les années. Aux Etats-Unis par exemple, les hommes passent la moitié plus de temps qu'il y a 25 ans à effectuer des tâches domestiques.

En Suisse, les femmes consacrent en moyenne 31 heures par semaine au travail domestique et familial, contre 17 heures pour les hommes. L'égalité est presque réalisée dans le domaine des jeux et des devoirs avec les enfants, alors que l'homme consacre davantage de temps que sa compagne aux travaux manuels et aux activités bénévoles institutionnelles (associations, politique). Près d'un cinquième des 8 milliards d'heures de travail non rémunéré sont consacrées à la confection des repas, suivies des tâches de nettoyage (12,8%), de jardinage et de soins aux animaux (11,1%). Le travail bénévole non domestique représente moins de 10% du total des heures non payées.

Maria Roth-Bernasconi, conseillère nationale socialiste genevoise, se réjouit de cette étude. «Elle démontre la nécessité d'un changement de mentalité des décideurs économiques, afin qu'ils favorisent les emplois masculins à temps partiel.»