Au moment où nos amis français vont s’écharper tout l’été sur la réforme de la loi sur le travail, une petite perspective historique peut être utile. Depuis quand le travail est-il devenu une affaire d’Etat?

Si le travail a toujours existé, les entreprises sont une invention plus récente. Par exemple, au XIIe siècle la plus grande entreprise d’Europe était le chantier naval de Venise qui employait trois mille personnes. Il était capable d’armer cent galions en sept semaines! La standardisation de la production permettait d’avoir des pièces identiques fabriquées et stockées un peu partout dans les ports de la Méditerranée. Les vaisseaux pouvaient y être rapidement réparés où qu’ils soient. En 1571, à la bataille de Lépante qui a vu la défaite de l’armada turque, plus de la moitié des vaisseaux chrétiens avaient été fabriqués dans l’arsenal de Venise. Par contre les relations de travail étaient gérées par l’entreprise elle-même et non pas par des lois de la République Sérénissime.

Législation et productivité

Tout a changé avec la révolution industrielle en Grande-Bretagne au XIXe siècle et l’apparition des grandes usines. L’organisation du travail devint une science avec les théories du français Henri Fayol et de l’américain Frederick Taylor. Les relations de travail devenant similaires d’une entreprise à l’autre, elles purent faire l’objet de lois.

Les premières lois nationales émergèrent, comme les syndicats d’ailleurs, héritiers des guildes du Moyen Age. En Allemagne, le concept de l’Etat social apparut également, notamment avec les travaux de l’économiste Adolph Wagner qui influença profondément le chancelier Bismarck. Malgré cela les conditions restaient dures. Aux Etats-Unis, Il fallut attendre le 3 août 1923 pour qu’un accord national initié par le président Warren Harding abolisse la journée de douze heures dans la sidérurgie.

Le temps de travail devenant de plus en plus réglementé, les entreprises se tournèrent vers la productivité. Durant la Deuxième Guerre mondiale, les Etats-Unis durent acheminer rapidement du matériel militaire pour les opérations en Europe et dans le Pacifique. Ils lancèrent les «Liberty-Ships». Il en furent construits 2571 entre 1941 et 1945. Le premier bateau s’appelait le SS Patrick Henry et fut mis à l’eau le 27 novembre 1941. Il fallut 225 jours pour l’assembler. Rapidement, la production des 250 000 pièces nécessaires a été rationalisée et spécialisée. Une année après, il ne fallait plus que 70 jours pour assembler un bateau.

Nouveaux défis technologiques

Aujourd’hui les Américains travaillent 1915 heures par an, les Suisses 1886 heures, et les Français 1617 heures… En Suisse, 56% de la population fait partie du monde du travail (le taux d’emploi), en France ce n’est que 39%. Peut-être les Français se souviennent-ils trop souvent que «travail» vient du latin «tripalium», un instrument de torture…

Après les pressions de la productivité et de la globalisation, les lois sur le travail sont confrontées aujourd’hui à l’arrivée de l’intelligence artificielle. Il y a aujourd’hui plus de 1,5 million de robots en opération dans le monde. La réduction de la part «humaine» dans le travail va créer des casse-tête législatifs pour tous les pays. Faut-il taxer les robots? Doivent-ils contribuer au système de sécurité sociale? Peuvent-ils se reprogrammer sans contrôle? Et d’abord qu’est qu’un robot? Un androïde, un programme informatique?

Pas facile… pourtant, tout porte à croire que les bonnes vieilles manifestations qui fleuriront dans les villes de France ces prochains mois seront, elles, bien humaines…