A priori, ce n'est guère dans les méandres de l'administration, fût-elle zurichoise, que l'on se prendrait à chercher les marquise de Merteuil ou les vicomte de Valmont des années 2000. C'est pourtant un parfum de Liaisons dangereuses qu'exhale le dernier rapport d'activités du médiateur (ombudsman) parlementaire du canton de Zurich, Markus Kägi. Non qu'il y soit question de libertinage, mais plutôt des complications induites par les relations étroites ou intimes lorsqu'elles interviennent dans le contexte professionnel. Les relations amoureuses entre deux cadres peuvent en effet perturber un service, quand la complicité qui lie les amants empêche l'employé qui a un problème avec l'un des deux supérieurs, de s'adresser à l'autre pour le régler. C'est-à-dire de passer par la voie hiérarchique normale. Le médiateur cantonal zurichois s'en est ému au point de consacrer dans son dernier rapport annuel un chapitre entier à ce thème délicat.

C'est à deux pas des audacieuses armatures de béton et de métal de la gare de Stadelhofen, à Zurich, dans la petite maisonnette qu'occupent ses services, que Markus Kägi nous a reçus la semaine dernière. Parmi les requêtes adressées l'an dernier à l'ombudsman, celles qui s'en prenaient à un supérieur hiérarchique relevaient manifestement du mobbing. Les plaignants n'avaient toutefois aucune chance d'obtenir satisfaction au sein de l'administration. Les liens intimes qui unissaient le supérieur hiérarchique visé à la personne chargée de statuer bloquaient en effet toutes démarches et les vouaient à l'échec.

Face à ce mur d'incompréhension, les personnes concernées n'ont trouvé d'autre porte de sortie que la démission. Dans un seul service de l'administration zurichoise, plus d'une vingtaine d'employées n'ont ainsi eu d'autre recours que de prendre le large, leur supérieure étant intimement liée avec le chef suprême. Et cela a duré plusieurs années. Avec le temps, les problèmes sont devenus si aigus au sein de cette unité que le médiateur zurichois a pu intervenir, sollicité en dernier lieu par plusieurs employées et après nombre d'entretiens et l'examen des dossiers personnels. Ce qui a permis de placer le chef suprême en quelque sorte «sous tutelle» puisque deux codirecteurs lui ont été adjoints. Quant à son amante, elle a été rattachée à une autre cheffe. Depuis lors, aucune nouvelle doléance d'un employé de l'unité en question n'est parvenue au médiateur. L'ombudsman note par ailleurs que ce sont le plus souvent des femmes qui font les frais de ces affaires. Et que les milieux hospitaliers et les instituts universitaires feraient bien de prendre des mesures préventives.

L'objectif est de mettre fin à des situations intenables

Les cas présentés par Markus Kägi ont rencontré un tel écho que ce thème a dominé les débats sur les radios locales pendant les deux jours qui ont suivi la présentation du rapport d'activités le mois dernier. Et les réactions des auditeurs montrent que ce problème est loin de se limiter à l'administration, mais qu'un grand nombre d'employés ont vécu une situation similaire. «Ce type de relation peut conduire à une structure de pouvoir difficile à briser. Et pour certains employés, la seule chance d'être entendus et de faire comprendre qu'ils sont traités de manière injuste, consiste à partir», confirme l'ombudsman. Car si les attributions conférées au médiateur lui donnent la possibilité d'accéder aux dossiers, son objectif demeure centré sur la conciliation. Il ne peut dès lors qu'apporter des conseils. Son principal mérite en l'occurrence est d'avoir mis fin à des situations intenables. Sans autres sanctions.

Dans le même registre, le médiateur zurichois a été amené à traiter le cas d'un jeune collaborateur scientifique qui faisait l'objet de tentatives de séduction répétées de la part de sa secrétaire, par ailleurs épouse du directeur de son service. N'étant pas tenté de céder à cette cour pressante, le jeune homme a fini lui aussi par se trouver dans une position de plus en plus inconfortable. Car, pour ne pas compromettre ses perspectives de carrière, il a voulu éviter de mettre son chef au courant de la situation. «Je dois exposer mon problème à quelqu'un de manière à pouvoir le consigner dans un dossier au cas où l'affaire éclaterait». C'est en ces termes que le jeune scientifique s'est adressé à Markus Kägi, notaire de son état. Ce dernier a-t-il averti le mari grugé? «Bien sûr que non! Il n'était pas question pour moi de m'immiscer dans l'histoire de ce couple. Le problème n'était pas là, mais dans la situation sans défense de l'employé. Ce dernier avait besoin d'un conseil. Or la seule solution pour lui était de partir. Il n'y avait rien d'autre à faire», commente, désabusé, l'ombudsman.

Pour prévenir dans la mesure du possible l'émergence de telles situations conflictuelles, Markus Kägi se contente de préconiser aux responsables du personnel quelques règles de base minimales. «Tout d'abord, il faut veiller à ne pas rattacher hiérarchiquement un employé à son partenaire ni à un parent. Ensuite, le partenaire d'un collaborateur ne doit pas participer au processus de qualification, ni avoir accès à des dossiers personnels», conseille-t-il. En résumé, la relation entre deux employés ne doit pas porter préjudice à un ou des tiers. «D'une manière plus générale, conclut l'ombudsman, je pense que de telles relations étroites ou intimes doivent être révélées en toute transparence.» Plus facile à dire qu'à faire, les liaisons dangereuses appartenant bien souvent au jardin secret des personnes concernées.