Flexible, moins cher, vanté par presque tout le monde, le temps partiel a décidément tout pour plaire. «Les employeurs cherchent une plus grande flexibilité dans l'organisation du travail et le temps partiel leur offre cette possibilité. Ces emplois ont continué à croître pendant la crise alors que les temps pleins diminuaient», remarque d'ailleurs Brigitte Buhmann, cheffe de la section Vie active à l'Office fédéral de la statistique (OFS). Le nombre de personnes occupées à plein temps a en effet reculé de 111 000 entre 1991 et 1997, tandis que le total des actifs à temps partiel augmentait de 109 000 personnes. Aujourd'hui 28% de la population active (19% en 1990) travaillent à temps partiel, surtout des femmes (83%).

«Demi-chômeurs»

Tout va bien aussi longtemps que le temps partiel est choisi par le salarié. Il répond alors à un besoin partagé par l'employeur et son employé. Malheureusement, c'est de moins en moins le cas, comme en témoignent les données de l'OFS. La part des actifs occupés à temps partiel mais désirant travailler à 100% a doublé au cours des sept dernières années: ils étaient 6,7% (64 000 sur les 956 000 actifs à temps partiel) en 1991; ils sont 13,3% (142 000 sur les 1 064 000) six ans plus tard. Soit une progression deux fois plus rapide que celle de l'emploi à temps partiel dans son ensemble. En France, où l'on parle de temps partiel contraint pour désigner cette catégorie, des études du Ministère de l'emploi ont mis en évidence le lien entre celui-ci et la multiplication des «working poors», ces salariés qui ne gagnent pas assez pour vivre. Plus des trois quarts d'entre eux travaillent à temps partiel, justement. Et l'accroissement du phénomène «working poor» s'explique d'abord par le développement du travail à temps partiel. En somme, il s'est transformé en une machine à fabriquer des pauvres. Qu'en est-il en Suisse? L'OFS ne dispose pas de recherches sur le sujet. Il est pourtant question d'en lancer une l'année prochaine, à condition de trouver les moyens pour la financer. Les indices, cependant, s'accumulent pour laisser penser qu'en Suisse les choses ne se passent pas très différemment. Le nombre de gens obligés de recourir à l'assistance sociale pour pouvoir joindre les deux bouts en est un: 230 000 personnes l'année dernière, ce qui correspond à une hausse d'environ 80% depuis 1991, selon les dernières évaluations d'Ernst Zürcher, le secrétaire général de la Conférence des directeurs cantonaux des affaires sociales (CDAS). Idem pour ce qui est des frais d'assistance directe: 2,5 milliards de francs en 1997, une progression de 40 à 50% en six ans de crise. Ernst Zürcher estime que le quart de ces 230 000 personnes assistées sont des «working poors», dont les deux tiers travaillent à temps partiel. «Le nombre des «working poors» que nous soutenons est en hausse de 30 à 50% depuis 1991. Il est probable que le développement du temps partiel a fortement contribué à cette évolution», souligne-t-il. Avec celle des chômeurs de longue durée, c'est la catégorie qui grossit le plus dans le public de la CDAS. Notez que jusqu'à 45% des personnes pouvant bénéficier de l'aide sociale ne la réclameraient pas, à en croire les études sur la pauvreté. Les chiffres de la CDAS ne surestiment donc certainement pas l'ampleur du problème.

Bombe à retardement

Professeur de politique sociale à l'Ecole d'études sociales et pédagogiques de Lausanne et à l'Université de Genève, Jean-Pierre Fragnière confirme l'analyse d'Ernst Zürcher. «On a un système salarial en Suisse qui fait que pour de nombreux salariés une baisse de 10, 20 ou 30% du revenu pour cause de travail partiel les précipite dans la pauvreté. L'explosion des coûts d'assistance sociale est tout de même révélatrice», résume-t-il. Et de pointer ce qui, pour lui, pourrait devenir une véritable bombe sociale à retardement: «Les temps partiels sont mal assurés socialement. Notamment pour la retraite, puisque, en deçà de 23 880 francs de salaire annuel, le deuxième pilier n'est pas obligatoire. Que vont faire ces gens à l'âge de la retraite s'ils ne peuvent compter que sur l'AVS?»

Et l'économiste Christian Marazzi, auteur de la première étude sur la pauvreté en Suisse, de constater pour sa part :«Le temps partiel s'institutionnalise de plus en plus dans le marché du travail. Il satisfait aux contraintes d'un mode de production «postfordiste», hautement flexible et instable.

Système social à revoir

C'est la production en flux tendu, «just in time» (ndlr: une production sans stock), qui s'ajuste aux oscillations de la demande.» Pour l'économiste tessinois, il s'agit-là d'une mutation durable. Conséquence: il faut revoir le système de sécurité et d'assurances sociales, qui jusqu'ici reposait sur le modèle du travail à plein temps durant toute la vie active. «Sinon, ces nouvelles formes de travail – et la multiplication du temps partiel en est l'une des manifestations – risquent de provoquer une prolifération de la pauvreté», met-il en garde. Depuis son observatoire de la CDAS, Ernst Zürcher pense aussi que le phénomène des «working poors» est parti pour durer, même si, actuellement, la situation se stabilise. D'où son malaise: «Les employeurs ont intérêt à ce que l'assistance sociale prenne de plus en plus en charge les salariés qui ne gagnent pas assez pour vivre.

Mais, au fond, le problème, c'est celui de l'insuffisance des salaires versés, en particulier pour les «working poors» travaillant à plein temps. Je pense qu'il faut régler la question d'abord à ce niveau-là, et non pas à travers les institutions d'assistance.»