Le Temps: Comment expliquez-vous la baisse de 4 milliards des actifs d’EIM sur neuf mois?

Arpad Busson: Elle est due à 40% aux effets de changes. La moitié de nos actifs était en base euro et franc suisse. Le dollar a connu une forte envolée l’an dernier. Quant aux 60% restants, ils s’expliquent pour moitié par des remboursements de parts et pour moitié par le recul des performances.

– Quelles fonctions sont concernées par les 70 suppressions de postes?

– Tout d’abord, la décision de réduire les effectifs est venue car nous avions atteint un total de 240 collaborateurs en 2008, suite à une politique visant à préparer le groupe à la croissance. Puis, la réalité du marché et de l’économie ayant pris le dessus, nous avons décidé de réduire les effectifs à 170. Ces 70 suppressions de postes concernent, je le souligne, le groupe au niveau mondial. Par rapport à 2007, nos effectifs sont stables. La grande majorité du management a plus de dix ans de maison.

Les réductions se feront dans tous les différents secteurs et bureaux, sauf les départements de risque et compliance, que nous tenons à garder intacts, et qui représentent 10% de l’effectif total.

Nous avons déjà réalisé les deux tiers de la restructuration.

– Vous avez donc remplacé Patrick Susse. Faut-il y voir une reprise en mains de votre part pour redéfinir la stratégie?

– J’ai en effet lancé une importante réflexion au plan stratégique. En tant que président, la grande partie de mon travail est de toute façon la réflexion stratégique pour le groupe. J’ai demandé à Patrick Susse de participer à mes côtés à cette réflexion, en le nommant vice-président du groupe, tandis que le quotidien va être géré par un comité exécutif sous ma supervision. De toute façon, j’ai toujours piloté le comité stratégique en tant que président. Et je continue de m’impliquer au niveau des comités de direction avec la participation de Patrick Susse comme vice-président. J’ai besoin d’avoir la marge de manœuvre pour créer cette réflexion et de pouvoir l’achever.

– Sur quoi a débouché cette réflexion stratégique?

– Nous avons fait évoluer les critères pour investir dans les gérants de hedge funds: EIM n’investira jamais avec des gérants qui combinent leur activité de gestion à celles de dépositaire et d’administrateur. Les banques, elles, regroupent certes sous un même toit la gestion, le custody, l’administration et le brokerage. Mais la séparation de ces différentes fonctions est à nos yeux non négociable, et nous l’exigerons des hedge funds.

Par ailleurs, nous avons mis l’accent sur la transparence du reporting et sur la liquidité. D’une part, nous avons réalloué beaucoup d’argent dans des stratégies liquides et qui n’imposent pas de «gates» (restrictions de sorties). Nous avons une liste noire des gérants qui ont pratiqué des gates abusifs.

D’autre part, les gérants doivent nous fournir une transparence journalière, au pire mensuelle à travers des plateformes externes de risques ou d’autres moyens acceptables. L’objectif est de renforcer la gestion des risques: 80% des gérants sélectionnés par EIM adopteront, dès le 1er août prochain, une plateforme de risque offrant différentes mesures qui permettent d’évaluer régulièrement le risque des portefeuilles et des stratégies qui les composent.

– Allez-vous changer de modèle d’affaires?

– Non, je suis convaincu que notre business model (sur mesure) répond à la demande de nos clients, principalement institutionnels. Mais nous avons aussi décidé, dans la même volonté de transparence, de travailler essentiellement avec des plateformes de comptes gérés (managed accounts). L’objectif est d’avoir la moitié de nos gérants accessibles via des comptes gérés. Nos clients pourront donc investir chez les gérants soit directement dans leurs fonds, soit à travers des comptes gérés. Nous avons toujours proposé des comptes gérés, mais ces derniers deviendront désormais notre spécialité. Nous aurons des exigences de risque et de liquidité renforcées auprès des gérants de comptes gérés. Mais pour que nous puissions imposer les paramètres propres d’EIM aux gérants, il faut que nous ayons une taille importante dans le domaine des comptes gérés.

– Certains gérants «stars» refusent d’offrir des comptes gérés. Vos clients auront-ils accès à ces gérants?

– Oui, nous n’allons pas priver les clients de certains gérants qui ne veulent pas nous donner un accès par le biais de comptes gérés. Ceux-là devront par contre remplir les critères que j’ai mentionnés de transparence, de sensibilité au risque, de liquidité et de stricte séparation entre leur activité de gérant et les activités de dépositaire et d’administrateur.

– La demande des clients s’est-elle réduite pour l’alternatif?

Cela était vrai ces derniers six mois. On a vu des clients sortir des hedge funds pour viser la sécurité avec du cash. Mais après les faillites retentissantes de banques et les risques systémiques qui se sont révélés, la gestion classique a encore plus souffert que l’alternatif. Il ne faut pas oublier que les marchés traditionnels étaient en baisse de 25%, à un moment donné cette année! L’année dernière, les marchés actions -40%, comparé à -20% pour les indices alternatifs, avec un tiers de la volatilité des indices actions. Entre-temps, nos gérants alternatifs ont réussi à s’adapter à la conjoncture, à la liquidité du marché, et aujourd’hui nous avons un trimestre positif. Cela plaide donc pour une allocation raisonnable à l’alternatif. Je note que jusqu’à présent, dans les réflexions des clients sur l’allocation d’actifs globale, il n’y a pas eu de réduction sensible de la partie alternative. Par contre, il y a beaucoup de réallocations en faveur de mandats hybrides qui mélangent des stratégies absolues avec des hedge funds.

– Les gérants alternatifs ont-ils réduit leurs tarifs suite à leurs difficultés?

– Certains des gérants avec lesquels nous tentions de travailler, et auxquels il était très difficile d’avoir accès, sont prêts aujourd’hui à offrir des conditions plus souples en termes d’accès et de liquidité. En ce qui concerne les frais, n’oublions pas que l’industrie a perdu la moitié de ce qu’a perdu le marché traditionnel l’année dernière. Les commissions restent donc une question d’offre et de demande. En réalité, ce sont d’abord les fonds de placement classiques qui ont commencé à baisser leurs commissions, et c’est seulement maintenant que la tendance arrive dans le monde de l’alternatif. C’est une bonne chose. On voit des fonds qui acceptent de toucher les commissions seulement au bout de plusieurs années de performances concluantes du gérant. J’y suis favorable. Prendre des commissions sur des gains réalisés plutôt que sur des gains non réalisés, c’est quand même nettement mieux pour l’investisseur. Mais le critère le plus important reste la capacité d’un gérant à dégager une performance ajustée du risque nette à travers un cycle économique complet.

– Comptez-vous rembourser vos clients, qui ont perdu 230 millions dans l’affaire Madoff?

– Je déplore cette escroquerie. J’ai personnellement rencontré Bernard Madoff. Chez nous, l’exposition s’est faite dans le cadre de la gestion de mandats diversifiés. EIM n’a jamais directement investi au travers de fonds maison chez Madoff. S’il devait y avoir des plaintes de clients, nous serions sereins sur la qualité de notre due diligence. Il s’agit d’une fraude sans précédent qui n’a pas encore été élucidée. Nous faisons tout notre possible pour assister nos clients dans cette pénible affaire.

– Les relations personnelles avec Madoff expliquent-elles une confiance exagérée en lui?

– Je ne crois pas. Nous n’avions pas de relations personnelles directes et continues avec lui. Les risques de sa gestion telle qu’elle était promise ont été évalués. Et nous avons investi dans des fonds tiers qui y avaient investi. Mais aucune relation d’affaires ne prévaut, à mon sens, sur la due diligence. Et nous n’avons jamais opéré de relation d’affaires aux dépens de la due diligence. Nous avons un comité d’investissement et c’est à ce niveau que la décision a été prise.

– Quel est selon vous l’avenir des hedge funds, sont-ils durablement décrédibilisés?

– Non. L’industrie alternative a connu une croissance extraordinaire ces vingt dernières années. La raison de cette croissance, c’est que le monde de l’alternatif a offert, à travers le temps, une gestion structurellement décorrélée et des rendements positifs. Certes, il y a eu des périodes où cette corrélation est montée, comme en 1998 et en 2008. Mais au premier trimestre 2009, on constate que la décorrélation est redevenue nette (quand les indices sont tombés à -25%, les portefeuilles alternatifs affichaient +2%). L’industrie reste capable d’offrir une performance ajustée du risque intéressante. Le gros des rédemptions est déjà passé, même s’il y en a encore d’ici à la fin de l’année 2009. Les souscriptions ont triplé en mars par rapport à février. Les rédemptions se stabiliseront d’ici à la fin de l’été. Depuis le début du mois d’avril, on note à nouveau beaucoup d’intérêt au niveau de portefeuilles adaptés à la conjoncture actuelle.

Il faut que les hedge funds réalisent 15-25% de performance pour récupérer 2008 et toucher à nouveau des commissions de performance. Cela est possible dans les prochains 18-36 mois, à mon avis. Par contre, si l’on a investi en actions l’année dernière, et qu’on a perdu 50%, il faut refaire 100% pour le compenser! Le gérant alternatif et ses stratégies ont donc une place aujourd’hui encore plus importante dans l’allocation de portefeuille.

«La gestion classique a encore plus souffert que l’alternatif»