Dès l'entrée de la ville de Kuwana, dans la province japonaise de Mie, le ton est donné: ribambelles de bâtiments gris frappés du logo rouge de Fujitsu, foule d'uniformes beiges et de badges en bandoulière à la station de train la plus proche… Kuwana est une de ces villes industrielles où le Japon moderne garde l'allure d'une puissance économique des années 50. Ici, Fujitsu a – comme c'est le cas ailleurs pour bien d'autres entreprises – son foyer culturel, son stade, son musée, ses œuvres sociales. «J'ai gardé de mon passage là-bas l'impression qu'y battait le cœur de l'entreprise», se souvient à Tokyo Mishio Fujita, ancien responsable des opérations américaines du grand conglomérat de l'électronique, aujourd'hui à la retraite.

Kuwana est un bon endroit pour prendre le pouls de cette firme de 180 000 employés, dont les puces informatiques et les semi-conducteurs inondent la planète. Or la ville a aujourd'hui le blues. Engagée dans un plan de restructuration drastique, qui devrait conduire à la fermeture de plusieurs usines et à une réduction d'environ 10% de sa main-d'œuvre mondiale, la direction de Fujitsu vient en effet d'avaliser pour le seul Japon un plan de départ en préretraite pour 9 000 de ses employés âgés de plus de 45 ans. Un plan annoncé au milieu d'une salve d'initiatives similaires d'autres conglomérats. NTT Est et Ouest, les deux unités régionales du géant nippon des télécoms, vont se séparer, eux aussi, de 8 000 personnes. Matsushita-Panasonic, N°1 mondial de l'électronique grand public, devrait annoncer sous peu plusieurs milliers de départs «volontaires». Mitsubishi Motors, partenaire de l'allemand DaimlerChrysler, mise sur 1 900 préretraites. Le fameux «coût social» des restructurations industrielles nipponnes est en train de devenir une réalité.

Révolution culturelle

A Kuwana, le choc le plus inattendu n'est toutefois pas celui qu'on pense. Dans ce Japon provincial habitué à vivre dans l'ombre de la production industrielle et de ses exigences, les dirigeants de Fujitsu craignaient de ne pas avoir assez de candidats au départ. Le vice-président de la firme, Takashi Takaya, avait même fait part de ses inquiétudes aux journalistes de l'influent quotidien des affaires Nikkei: «Beaucoup de nos employés risquent de le vivre comme une blessure trop forte. Nous nous interrogeons pour savoir si la préretraite convient dans cette société très orientée autour du travail et de la vie qu'est le Japon», déclarait-il fin juillet. Mais voilà que l'invraisemblable s'est produit: à ce jour, même si Fujitsu ne communique pas les chiffres exacts, l'entreprise compte plus de candidats au départ que de postes à pourvoir. Son dispositif social généreux – trente mois de salaires en plus des indemnités légales pour les employés âgés de plus de 50 ans, dix mois pour ceux de plus de 45 ans – a eu raison des soi-disant réticences culturelles: «La première raison du grand nombre de candidature est bien sûr le pactole qu'offre l'entreprise», confirme un syndicaliste de Fujitsu, devant l'une des usines du groupe à Kuwana. «Mais nous y voyons aussi la preuve d'un changement de mentalité. Abandonner la boîte où l'on travaille depuis toujours n'est plus tabou.»

Fin de l'emploi à vie

«La plupart des candidats au départ en préretraite franchissent le pas car ils ne voient plus d'avenir pour eux dans l'entreprise», confirme le cadre à la retraite de Fujitsu Michio Fujita, resté en contact avec de nombreux ex-collègues. Or ce pessimisme n'est pas seulement de mise chez Fujitsu, loin s'en faut. Toutes les firmes, ou presque, qui ont annoncé des plans de préretraite n'ont eu aucun mal à trouver les candidats. Chez le constructeur automobile Mazda, repris par Ford et confronté à de sérieuses difficultés, le guichet départ est resté ouvert moins d'une heure vu le trop grand nombre de demandes! Dans des firmes moyennes, comme la société agroalimentaire Marudai ou la firme automobile Isuzu Motors, un seul jour a suffi pour atteindre le quota de préretraites fixé. La preuve, selon l'économiste Naoyuki Kameyama de l'Institut japonais du travail (Japan Institute of Labor), que la formule de l'emploi à vie a bien du plomb dans l'aile: «Les entreprises récoltent ce qu'elles ont semé, dit-il. A force d'expliquer à leurs employés et à leurs cadres qu'une nouvelle flexibilité s'impose, ceux-ci en tirent les conséquences.»

Car c'est bien une redéfinition du rapport au travail au Japon qui se dessine derrière ce succès inattendu des plans de départ en préretraite. Selon le ministère japonais du travail, les départs volontaires tous âges confondus ne cessent d'augmenter. Ce phénomène touche davantage les entreprises de plus de 1000 employés, dont les plans sociaux sont plus généreux. Certains n'excluent pas que le Japon, où les litiges en matière de droit du travail se terminent le plus souvent par des compromis, voie rapidement fleurir les procès, ou les demandes de dommages et intérêts supplémentaires.