Ils sont nombreux, hautement qualifiés, ils travaillent dur. L’invasion de leur pays par la Russie a braqué un coup de projecteur sur les développeurs ukrainiens. De nombreuses entreprises helvétiques avaient déjà recours à leurs talents, notamment via des contrats de sous-traitance. Aujourd’hui, la guerre incite davantage de firmes suisses à les embaucher. «Les informaticiens ukrainiens sont très bons et nous serions ravis d’en engager, surtout que nous manquons cruellement de spécialistes en Suisse», nous confiait la semaine passée le responsable d’une société tech romande.

Swissquote possédait déjà avant le conflit des liens forts avec des spécialistes ukrainiens, en ayant un contrat avec 75 informaticiens dans le pays. «Ce sont de très bons ingénieurs avec des qualités humaines et professionnelles indiscutables, affirme au Temps Marc Bürki, directeur de l’entreprise basée à Gland. Sur les 75 développeurs, environ la moitié sont à Lviv. Les autres sont à Kiev et Dnipro, et donc plus directement et durement concernés par le conflit. Nous sommes en contact quotidiennement et nous avons mis en place différentes mesures de soutien au sujet desquelles je n’aimerais pas donner plus de détails.» Marc Bürki précise que ses ingénieurs en Ukraine, même s’ils travaillent à 100% pour Swissquote, ne sont pas directement des employés de son entreprise, mais ceux d’un intermédiaire. «Nous avons aussi des ingénieurs ukrainiens qui travaillent en Suisse et nous mettons en place une structure pour les aider à rapatrier leur famille», conclut Marc Bürki.

Travail au sous-sol

A Neuchâtel, Julia Zolotarenko travaille pour la société DCM Swiss, spécialisée dans les contenus numériques. «Les Ukrainiens ne considèrent pas une bonne vie comme allant de soi, explique-t-elle. Il y a une énorme concurrence pour les postes qui paient bien, et beaucoup d’entre eux sont dans le domaine IT. Les gens travaillent dur, étudient en dehors de leur cursus et quittent parfois un domaine différent pour y travailler.»

Selon Julia Zolotarenko, la plupart des développeurs ukrainiens se sont déplacés à l’intérieur du pays. «Nous travaillons avec une équipe de plus de 70 ingénieurs à Kharkiv, l’une des zones de guerre les plus actives d’Ukraine. Beaucoup d’entre eux ne peuvent pas partir, même temporairement, en raison de leur statut militaire, d’autres encore ont des familles et ne veulent pas être séparés. Je sais que certains de mes collègues sont toujours à Kharkiv, refusant de quitter leur maison.» L’informaticienne poursuit: «La plupart des membres de l’équipe ont travaillé dans n’importe quelles circonstances, notre directeur technique a même travaillé depuis le sous-sol en se cachant des bombardements avec sa femme et sa petite fille.»

L’enfer

Aussi Ukrainien, Bogdan Tanygin, travaille depuis la Norvège pour l’entreprise informatique estonienne Eleks. Il raconte: «Environ 20% des employés ont pu quitter l’Ukraine. De nombreux développeurs ont décidé de rejoindre les forces armées, beaucoup d’entre eux ont été relocalisés dans l’ouest de l’Ukraine, plus sûr, et ont continué à travailler dans les abris entre deux alarmes aériennes. Certains ont été relocalisés un mois avant le début de la guerre, car les employeurs préparaient des plans de continuité des activités en cas de scénario catastrophe. Cependant, personne n’était prêt à affronter l’enfer qui se déroule actuellement.»

Selon Bogdan Tanygin, les informaticiens ukrainiens font tout pour aider leur pays. «Des centaines de développeurs, dont moi, aident activement et volontairement l’armée ukrainienne. Cela inclut l’aide à l’approvisionnement de l’armée pour des demandes d’achats complexes, de nature défensive ou humanitaire. Cela nécessite des efforts coordonnés en Ukraine et à l’étranger: collecte de fonds, achats, logistique, etc.»

Traque des oligarques

Bogdan Tanygin évoque aussi un soutien aux entreprises ukrainiennes et des actions de cyberrésistance. «Certains informaticiens ukrainiens chassent les portefeuilles de bitcoins des oligarques russes et les marquent afin de réduire leur capital à zéro. La communauté des cryptomonnaies a également fourni un énorme crowdfunding à l’armée ukrainienne via les portefeuilles Bitcoin, Ethers, USD Tether et Polkadot», poursuit le spécialiste.

Julia Zolotarenko note que «les personnes que je connais dans la communauté blockchain de Neuchâtel font des contributions en crypto pour soutenir notre armée et les organisations caritatives, et aident les réfugiés. Récemment, un collaborateur de notre entreprise nous a proposé de faire une collecte NFT pour soutenir un événement caritatif ukrainien à Saint-Gall. Nous n’étions pas sûrs de pouvoir le faire car nous n’avions qu’un peu plus d’une semaine et la plupart de l’équipe technique était en Ukraine. Mais nous n’avions pas à nous inquiéter, ils ont réussi à tout faire!»