Justice

Au Tribunal de Paris, l’ultime round du «combattant» Tapie

Après avoir encaissé, lundi, le réquisitoire implacable des procureurs sur l’arbitrage de 403 millions d’euros dont il a bénéficié, l’homme d’affaires français a écouté jeudi au Tribunal de Paris l’ultime plaidoirie de ses avocats. Jugement le 9 juillet.

Le hasard est une machine infernale. Depuis l’ouverture de son procès et de celui de ses présumés complices dans l’arbitrage de juillet 2008 qui lui a permis d’empocher 403 millions d’euros payés par l’Etat français, Bernard Tapie s’est arrogé le fauteuil du fond, au bout de la rangée des prévenus. Une place occupée, durant le procès UBS qui s’est tenu en novembre dans la même salle du tribunal, par l’ancien numéro trois de la banque Raoul Weil, qui devait, lui, se contenter d’un banc.

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Effet miroir? Weil fut le seul acquitté en première instance par la juge Christine Mée, présidente de la 32e chambre correctionnelle, mobilisée de nouveau pour ce procès si symbolique des coulisses sombres de la politique française, et des liens opaques, depuis trente ans, entre le pouvoir, le Ministère des finances, les grandes banques et l’incontournable entrepreneur-ancien ministre-ex-président du club de foot de l’Olympique de Marseille. Le jugement, à l’issue des plaidoiries achevées jeudi, a été mis en délibéré.

«Nanard, cet ami des Français»

Bernard Tapie. «Nanard, cet ami des Français», avait ironisé lundi le procureur, avant de requérir 5 ans de prison ferme contre l’ex-repreneur d’Adidas aujourd’hui âgé de 76 ans et atteint d’un cancer, 3 ans ferme pour l’ex-magistrat et arbitre Pierre Estoup, 92 ans (absent des débats pour raisons de santé) et 3 ans dont 18 mois avec sursis pour Stéphane Richard, le patron d’Orange, directeur de cabinet de la ministre Christine Lagarde en 2007-2008. Toute cette semaine, sauf mardi, Bernard Tapie a fait face, fidèle à son image. Peu de notes. Pas de déclarations intempestives. Mais moult mimiques et chuchotements avec ses avocats.

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Le procureur démolit son «préjudice moral» subi dans l’affaire Adidas-Crédit Lyonnais, dédommagé par 45 millions d’euros sur les 403 de l’arbitrage controversé? «Nanard» porte son doigt contre son crâne pour signifier que le magistrat délire. L’accusation pilonne l’ex-magistrat Estoup, qui aurait influencé les deux autres arbitres (l’ancien président du Conseil constitutionnel Pierre Mazeaud et le fameux avocat Jean-Denis Bredin)? «Nanard» hausse les épaules. Le procureur regrette que l’accusation de «crime en bande organisée» n’ait pas été retenue? «Nanard» soupire. Puis vient la suspension de séance. Le septuagénaire se lève et attend, bientôt seul dans la salle désertée. Comme pour bien signifier que ce procès est le sien. Son dernier combat.

La revanche du système et de la justice

On retrouve Tapie dehors, dans le grand couloir du deuxième étage du tout nouveau Tribunal de Paris. Les caméras sont venues pour lui. Et on les comprend. Quel parcours et quelle affaire! C’est ce jeudi que les avocats de l’homme d’affaires ont achevé leurs plaidoiries, en soulevant la montagne de doutes qui entourent la fameuse décision de juillet 2008. Mais l’on sait déjà tout. Car ce procès est quand même une revanche. Celle du système. Celle d’une certaine justice, si souvent humiliée ou torpillée par cet habitué des prétoires, qui fit 4 mois de prison pour corruption lors du fameux match entre l’OM et Valenciennes, préalable à la victoire marseillaise en Ligue des champions contre l’AC Milan, en 1993.

Nul mieux que «Nanard» n’a su, depuis près d’un demi-siècle, jouer sur tous les registres de la France politique, juridique et financière, comme il l’a fait lors du procès en pointant toutes les incohérences de la haute administration. «Ah, ça pique un peu les oreilles, monsieur Tapie, mais si vous ne voulez pas écouter, vous pouvez sortir», s’était fâché lundi le procureur. Pas question. Tapie affronte. Un avocat de la partie civile s’approche, presque admiratif. «C’est un combattant. Il ne lâche rien. Mais c’est surtout un extraordinaire acteur. Il vous balance un missile avec une parfaite mauvaise foi devant le tribunal, puis il devient patelin l’instant d’après. Un grand fauve…»

La posture de victime a toujours été celle qui lui convient le mieux. «Nanard» a le goût du drame, oublieux de tous ceux que ses talents d’affairiste ont ruinés ou fait sombrer

Lorsque l’ancien patron du Crédit Lyonnais Jean Peyrelevade – qui lui coupa les crédits en 1994 lors de la restructuration de la banque en quasi-faillite (l’obligeant à revendre Adidas, source de l’affaire et de l’arbitrage) – est apparu à la barre pour l’accabler, Bernard Tapie est pourtant sorti de ses gonds. «Ordure», a-t-il marmonné. La pression et la boxe verbale ont toujours été ses meilleurs registres. Elles ont fait de lui un ministre de la Ville (1992), un député européen, une star des débuts de la téléréalité, un cascadeur de la finance… et un propriétaire de l’OM toujours ultra-populaire à Marseille, où il possède La Provence, le quotidien régional.

«Ni énarque, ni bourgeois: en France, cela se paie cash»

En arrière-plan? Mitterrand bien sûr, qui l’utilisa. Sarkozy, soupçonné d’avoir favorisé l’arbitrage pour profiter de son soutien, et grand absent de ce procès car protégé par son immunité présidentielle. Hollande, ce chef d’Etat «normal» aux antipodes de la politique du ring permanent et du «show-off», version «Nanard». Christine Lagarde, l’actuelle patronne du Fonds monétaire international, juste réprimandée pour «négligence» en 2016 par la Cour de justice de la République.

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Tout le monde le sait: l’arbitrage incriminé, annulé en 2015 et qui vaut aujourd’hui aux prévenus d’être poursuivis pour escroquerie, fut l’apogée de la carrière de bateleur hors pair de l’entrepreneur sorti du ruisseau. Le chroniqueur de la droite musclée Eric Zemmour l’a écrit dans un texte publié en plein procès: Tapie aurait pu être le Berlusconi français. Le Trump hexagonal. Ce populiste-né aurait pu conquérir le pouvoir. Mais le système et la gauche socialiste, avec laquelle il a frayé, l’ont dévoré. L’Etat et ses hauts fonctionnaires, avec lesquels il s’est acoquiné, entre business et politique, se sont vengés. «Il n’a pas compris qu’il n’était ni énarque, ni bourgeois et qu’en France, cela se paie cash», assène l’éditorialiste.

Moment de bravoure oratoire

Alors que reste-t-il? L’ultime plaidoirie, jeudi, de Me Hervé Temime, son principal avocat. Un moment de bravoure oratoire pour dire qu’une vie aussi tonitruante, alambiquée et corruptrice ne justifie pas d’oublier les faits, les manquements du Crédit Lyonnais, les responsabilités de tous ceux qui, un moment, utilisèrent et courtisèrent Bernard Tapie.

L’intéressé, lui, a savouré ce dernier round. La posture de victime a toujours été celle qui lui convient le mieux. «Nanard» a le goût du drame, oublieux de tous ceux que ses talents d’affairiste ont ruinés ou fait sombrer. Il a redit «mériter» ses 403 millions d’euros aussitôt dépensés et dispersés dans diverses sociétés. Le labyrinthe de sa vie, entre argent, combines, cynisme et politique, n’est-il pas celui dont une certaine France peine encore à sortir? Le jugement sera rendu le 9 juillet.

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