Lundi prochain se tiendra à la Haute Cour de Londres une audience qui pourrait changer les rapports de force au sein de l'un des sports les plus lucratifs du monde, la Formule 1. Trois banques – JP Morgan, Lehman Brothers et Bayerische Landesbank – attaquent en justice l'avocat genevois Luc Argand, sa femme Emmanuèle et un trust qu'ils administrent, Bambino. A travers eux, les banques visent l'homme fort de la Formule 1, l'Anglais Bernie Ecclestone. Domicilié (fiscalement) à Gstaad, ce multimilliardaire de 72 ans exerce depuis des décennies un pouvoir considérable sur la plus prestigieuse des compétitions automobiles. Les revenus de la Formule 1 ont récemment été estimés par le magazine The Economist à quelque 800 millions de dollars par an.

Luc Argand n'est pas n'importe qui à Genève. Ancien bâtonnier et membre du Conseil supérieur de la magistrature, proche des milieux bancaires, cet amateur de ski et de chasse en montagne deviendra président du Salon international de l'automobile en juillet 2005. Lors de son élection à ce poste, il y a deux mois, le comité du Salon soulignait que l'avocat «a d'étroits contacts avec les milieux du sport automobile au plus haut niveau». Il est proche de la Fédération internationale de l'automobile, qui réglemente la Formule 1. Surtout, il s'occupe des affaires de la famille Ecclestone depuis 25 ans. En octobre 2002, sa loyauté lui a valu de devenir administrateur de Formula One Holdings (FOH), l'une des structures qui contrôlent les revenus de la F1.

Publicité malvenue

Les trois banques n'ont pas apprécié cette nomination. En 2001 et 2002, elles ont prêté des sommes colossales aux groupes audiovisuels allemands EM.TV et Kirch pour racheter, à coup de milliards de dollars, les participations de Bernie Ecclestone dans la F1. Suite à la faillite des deux groupes, elles possèdent 75% du capital de la société mère de FOH. Mais le conseil d'administration de FOH est toujours dominé par les proches de Bernie Ecclestone, en vertu d'une convention d'actionnaires dont l'interprétation fait l'objet du litige londonien.

Les banques demandent à la cour d'invalider les nominations de Luc Argand et de sa femme à la tête de FOH. «Nous avons la majorité des actions mais nous ne pouvons pas influencer la gestion de la société, parce que Bernie Ecclestone a placé ses hommes de confiance à sa tête», explique, sous le couvert de l'anonymat, une source proche des banques. «Nous espérons que la justice britannique rendra une décision le 22 novembre. Par exemple, Luc Argand pourrait céder son siège aux représentants des banques.» Celles-ci pourraient alors revendre leurs actions afin de compenser les pertes engendrées par la faillite du groupe Kirch. Tant que Bernie Ecclestone reste aux commandes, en revanche, leur participation – qui ne confère aucun pouvoir de décision réel – est pratiquement invendable.

Interrogé par Le Temps, Luc Argand explique qu'il ne peut pas commenter la procédure en cours. «Je ne suis pas important», déclare-t-il simplement. L'un de ses confrères genevois estime qu'il a été victime de sa proximité avec la famille Ecclestone: «On lui a demandé de rendre service en entrant dans le conseil d'administration de FOH et il l'a fait. Je ne suis pas sûr qu'il le referait aujourd'hui. Cette histoire lui fait une publicité malvenue et il n'aime pas ça.»

La menace des grands constructeurs

Malgré leur conflit, les banques et le clan Ecclestone ont un intérêt commun: maintenir en vie la Formule 1, sans laquelle les actions des établissements financiers et les sociétés contrôlées par le milliardaire anglais deviendraient sans valeur. Or, un troisième acteur suit avec attention le procès engagé à Londres: les grands constructeurs automobiles dont les écuries dominent les circuits. Ils ne sont pas satisfaits du système actuel, qui ne leur permet de toucher que 20 à 25% des revenus totaux de la Formule 1. «Les constructeurs ne voient pas pourquoi ils financeraient un spectacle dont Ecclestone est le principal bénéficiaire», explique un bon connaisseur de la question. Ils menacent de mettre sur pied dès 2007 une compétition concurrente, baptisée Grand Prix World Cup.

Même s'ils le critiquent, les constructeurs admirent les talents d'organisateur de Bernie Ecclestone: la Formule 1 est une affaire qui tourne; les grands prix sont réglés comme du papier à musique. Et ils ne peuvent que s'incliner devant le génie d'un homme qui a gagné des milliards en revendant ses participations dans la Formule 1, tout en parvenant à conserver une influence prépondérante sur ce sport. «On aimerait bien qu'il prenne sa retraite, soupire un représentant des constructeurs. Mais il refuse, parce que la Formule 1 est toute sa vie, et qu'il aime la bagarre.»