Dans l'enseignement public, l'introduction des cours bilingues peine à voir le jour, comme le montre le référendum lancé lundi contre le bilinguisme dans les classes fribourgeoises. Les expériences du privé peuvent-elles contribuer à accélérer le processus? Depuis cinq ans, les élèves de l'institut que dirige Christophe Ruesch se familiarisent avec l'allemand dès la première classe enfantine. Selon le principe de l'immersion, les candidats à la maturité fédérale bilingue peuvent suivre en deux langues les cours de géographie, de biologie ou de mathématiques. Avec à la clef, un taux d'échec inférieur à celui des «monolingues».

Le Temps: Pourquoi l'enseignement bilingue est-il si difficile à mettre en place dans les écoles publiques suisses?

Christophe Ruesch: J'y vois des raisons pratiques. Il faut comprendre ce que veut dire apprendre dans deux langues nationales. Cela passe notamment par ce que l'on appelle en pédagogie l'immersion. On utilise une matière – la géographie par exemple – comme véhicule d'apprentissage. Or pour enseigner par ce biais l'allemand à des élèves francophones, il est indispensable que l'enseignant soit de langue allemande. Il doit non seulement en maîtriser les subtilités, mais doit aussi faire appel à une culture, à des images propres à l'allemand. Or, dans l'enseignement public, on ne peut engager que des enseignants détenteurs de diplômes cantonaux, dont rares sont les parfaits bilingues. Les écoles privées ont l'avantage de pouvoir engager des enseignants allemands par exemple. Au-delà de ces considérations pratiques, le vieux principe constitutionnel de la territorialité des langues (une langue une région), fait encore des émules, notamment chez les opposants fribourgeois à la sensibilisation au bilinguisme dans les classes enfantines (n.d.l.r.: lire nos éditions du 18 janvier).

– Vous soutenez que le privé a un rôle de pionnier à jouer. Mais vos choix ne sont-ils pas surtout fondés sur des priorités commerciales?

– Nous ne recevons pas de subventions et devons donc fonctionner comme une entreprise privée. Cela nous pousse à entretenir une «pédagogie de pointe» et à offrir ce qui se fait de mieux, dans un environnement concurrentiel. Si nous menions une politique purement commerciale, nous aurions opté pour l'anglais, beaucoup plus plébiscité, et non pour une langue nationale.

– Quelles pistes envisagez-vous pour que l'enseignement bilingue gagne du terrain?

– Il existe entre enseignants des deux «bords» une réelle volonté d'entretenir des partenariats, de tisser des réseaux d'échanges. Mais sur le terrain, les collaborations sont impossibles. Les méthodes d'enseignement différentes, les règlements et les lois inadaptés freinent cette volonté d'échanges. Il faudrait encore une réelle sensibilisation politique. L'enseignement bilingue nécessite des moyens, certes, et une plus grande mobilisation des enseignants, mais c'est à la portée de l'école publique.

Propos recueillis par Sophie Tamool-Bourquin