C'était un pari osé. Après vingt-cinq ans de carrière au sein du groupe BCV, Yves Claude Aubert a ressenti le besoin de donner un nouvel élan à sa vie professionnelle. Alors qu'il occupait le poste d'adjoint d'Alexandre Zeller, le patron de la Banque Cantonale Vaudoise, il a décidé de remettre sa démission et de partir à la conquête de nouveaux horizons professionnels. La transition, actuellement en cours, s'effectue sans filet: «Au moment de quitter la banque, je ne savais pas du tout où j'atterrirais, raconte-t-il, mais j'ai toujours été très serein.» A raison. Ces trois dernières semaines, il n'a reçu pas moins de quatre propositions spontanées.

Son histoire soulève une question: pourquoi certaines personnes attirent-elles ce type de sollicitation et d'autres jamais? Selon les estimations généralement admises par les observateurs, 20% des offres d'emploi apparaissent ouvertement sur le marché, formé par des annonces dans les journaux ou sur Internet, et 80% se débusquent sur le marché caché. C'est dire que la capacité à se créer des possibilités de carrière sans les solliciter est une compétence précieuse.

Daniel Porot, spécialiste de la gestion de carrière à Genève, a réalisé une enquête auprès de ses clients, tous des cadres. A la suite de quoi il évalue à environ 15% les cadres qui sont approchés spontanément. «Ces occasions naissent avant tout de la multiplication des contacts», constate-t-il laconiquement. C'est-à-dire de la capacité à créer un réseau solide.

Mais pas seulement. Il y a un long travail à accomplir en amont: «Gouverner sa carrière, c'est se poser régulièrement la question de son avenir professionnel. Où serai-je dans deux ans, trois ans? Et cela même quand on se sent bien dans son travail», renchérit Jean-Luc Jolliet, fondateur et directeur du cabinet spécialisé en gouvernance de carrière Jolliet Advice. Car, avertit-il, «une situation peut évoluer du jour au lendemain, à la faveur d'une fusion, d'un changement de direction ou d'un licenciement». Il faut se tenir prêt.

La connaissance de soi

Cette capacité à rebondir ne tombe pas du ciel. Elle exige en tout premier lieu de bien se connaître. Jean-Luc Jolliet a repéré quatre étapes essentielles, sous forme de questions que le candidat peut se poser.

UQu'est-ce que je vaux? Cette démarche, qui permettra au bout du compte de fixer sa valeur pécuniaire, consiste à regarder et analyser tout ce que l'on a réalisé concrètement durant son parcours professionnel, afin de faire ressortir ses compétences et ses limites. «Les cadres ont trop souvent tendance à se sous-estimer», regrette Jean-Luc Jolliet. Dans cette optique, le bilan de carrière représente un excellent instrument. Cette étape peut également mettre en évidence certains besoins en formation continue.

UA quoi est-ce que j'aspire? Il s'agit ici de l'analyse des valeurs et des motivations du candidat. Son moteur peut être le sens du service, l'autonomie, la relation aux autres ou le sens qu'il donne à son travail. «Cette photographie du professionnel que l'on est permet de mieux cerner ses propres besoins», poursuit le spécialiste en gestion de carrière. Les tests psychométriques ou de personnalité offrent une bonne indication de ces motivations.

UQu'est-ce que je veux?A ce stade, le candidat peut préciser son projet professionnel, en fonction de ses compétences et de ses valeurs. Il s'interrogera par exemple sur l'opportunité de se mettre à son compte ou de changer de secteur d'activité. «En outre, la question du style de management et de la culture d'entreprise dans laquelle on se sent bien est centrale, poursuit Jean-Luc Jolliet. Il faut à ce stade se poser les bonnes questions et être en mesure de refuser une promotion ou une proposition en inadéquation avec ses aspirations.» Par exemple, une personnalité très indépendante sera mal à l'aise et peu motivée dans un environnement très hiérarchisé, où le contrôle est omniprésent.

UQu'est-ce que je peux apporter à mon futur employeur?Ce retournement d'état d'esprit implique de s'interroger sur les besoins de l'autre et non plus sur les siens propres. Il permet d'élaborer un projet commun à l'entreprise et au candidat. «Ce qui est très rassurant pour l'employeur.»

Une fois ce travail accompli, il faudrait, idéalement, communiquer «en sachant tout naturellement proposer de nouveaux projets ou une idée créatrice de valeur», conclut Jean-Luc Jolliet. Et c'est là où un bon réseau prend toute sa valeur.

La logique du réseau

Et se créer un solide tissu relationnel, c'est aussi du travail: «Pour communiquer, se rendre visible, il faut investir 10% de son temps au moins dans la création et le maintien de relations solides», affirme Daniel Porot. Mais attention à ne pas en faire trop, sous peine d'attirer la méfiance et la gêne. C'est un subtil dosage.

«Mon réseau vient d'une envie d'être en contact avec les autres, de partager, par plaisir et non parce que j'en attends un retour», reprend Yves Claude Aubert, qui officie comme président de l'association d'anciens étudiants IMD Alumni Lausanne Club et vice-président de Swiss Tech Tour 2007, édition helvétique de la principale plate-forme européenne de contact entre les entrepreneurs et des investisseurs dans la haute technologie. «La relation aux autres est centrale, souligne-t-il. Pour ma part, j'essaie de contribuer à faire avancer les projets.»

Une attitude exemplaire en ceci que la règle de base du réseautage est d'en faire justement quand on n'en a pas besoin. «Pour recevoir, il faut commencer par donner», résume Daniel Porot.

Selon Jean-Luc Jolliet, «une meilleure connaissance de soi se traduit par une attitude positive, une assurance, une confiance, un vocabulaire qui donne envie aux autres de travailler avec soi». Les spécialistes interrogés sont unanimes, il y a dans l'attitude de ceux qui séduisent professionnellement une énergie, quelque chose d'impalpable qui se travaille. En conclusion, Daniel Porot conseille: «Allez là où vous vous sentez bien. C'est là que vous rayonnerez et que naturellement vous séduirez ceux qui pourraient avoir besoin de vous.»