C’est sans doute Joël Winteregg, cofondateur et directeur de NetGuardians, qui a le mieux résumé jeudi le but de la «Trust Valley». «En 2007, lors de la création de notre société de cybersécurité, je me sentais comme un type qui arrive seul dans un bar bondé. Celui qui s’assied à une table, au milieu de tous, et à qui personne ne vient parler. A la sortie des études, sans argent, sans réseau, sans personne qui vous fait confiance, c’est incroyablement dur de démarrer sa société.»

Aujourd’hui, NetGuardians, basée à Yverdon (VD) et spécialisée dans la détection de fraude bancaire, compte 90 employés. Mais la société aurait sans doute pu grandir plus vite au sein d’un réseau. Le lancement jeudi, depuis l’EPFL, de la «Trust Valley» vise à créer des synergies entre tous les acteurs lémaniques actifs dans la cybersécurité. Annoncée en juin, cette initiative a déjà permis de lister plus de 300 entreprises actives dans la «confiance numérique», dont 102 entreprises établies (telles Sipca, ELCA ou SGS) et 94 start-up.

Cette «Vallée de la confiance», en bon français, a pour but de fédérer ces acteurs, en y associant les cantons de Vaud et Genève, l’EPFL, l’Unil, l’Unige et des hautes écoles spécialisées. Lennig Pedron, responsable de l’initiative «Trust Valley», a cité trois projets concrets: un programme d’accélération pour des start-up, baptisé Tech4Trust, un projet lié à l’alimentation et un autre lié à la lutte contre le virus.

«Cela me fait pleurer»

Le tout sous l’œil bienveillant de Microsoft. «Vaud et Genève ont un rôle majeur à jouer, sur le plan international, pour la confiance numérique, a affirmé jeudi Brad Smith, président de la multinationale. Peu de nations font ce que fait votre région, continuez ainsi, nous allons vous soutenir.» Très impliqué pour l’élaboration d’une sorte de Convention de Genève numérique, Microsoft est un peu le grand frère de la «Trust Valley», berceau de nombreux talents en cybersécurité.

Durant près de quatre heures jeudi matin, politiciens, représentants du monde académique et de l’économie se sont félicités de la richesse de ce petit écosystème lémanique. Mais certains ont aussi pointé plusieurs faiblesses. «Bien sûr, nous excellons pour la formation et les passerelles vers le monde de l’entreprise. Mais nous avons des soucis avec les venture capitalists [investisseurs, ndlr]. Cela me fait pleurer qu’un fleuron technologique comme la société genevoise ID Quantique ait été racheté par des Sud-Coréens. Cette erreur ne doit pas se répéter», a averti Martin Vetterli, président de l’EPFL.

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L’exemple de Palantir

Cédric Moret, directeur d’ELCA, a lui aussi dépeint une situation loin d’être idyllique. «Nous avons beaucoup de peine à faire éclore de grandes sociétés ici, nous devons nous poser de bonnes questions. Je vois que la France ou le Japon se donnent les moyens pour développer des licornes [sociétés valorisées plus de 1 milliard de francs, ndlr]. La Suisse est la championne du monde du respect des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il faudrait peut-être s’inspirer d’autres Etats», a-t-il affirmé, sans être plus précis sur ce point.

Carlos Moreira, directeur de Wisekey, a donné un exemple concret: «Prenez Palantir, la société de sécurité américaine récemment introduite en bourse et valorisée 22 milliards de dollars: elle réalise 89% de son chiffre d’affaires avec les autorités américaines. Jamais, en Suisse, nous n’obtenons autant de soutien de la part des autorités locales ou fédérales.»

Plusieurs start-up romandes ont déjà réussi à s’exporter, telle ProtonMail, basée à Genève, qui compte 250 employés et 30 millions de clients. «A mon avis, nous avons ici tout pour répliquer, dans le domaine de la cybersécurité, le succès de la Silicon Valley, à condition de former les meilleurs talents dans les universités», a affirmé Andy Yen, directeur de la société.

«Certes, lui a répondu Antoine Coetsier, directeur d’Exoscale, active dans le cloud computing, mais il faut que ces ingénieurs n’aillent pas tous travailler ensuite chez Google ou Facebook, mais dans des entreprises locales.» De son côté, Martin Vetterli a fustigé ces géants de la tech: «On ne se pose pas de questions sur eux, simplement parce que leurs services sont gratuits. Or ce sont des monopoles qui abusent de leur pouvoir et il faut les casser.»

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«Dépasser les intérêts personnels»

Mais d’ici là, il faudra, en parallèle, renforcer les systèmes de sécurité des universités. Pierre Maudet, conseiller d’Etat genevois, a ainsi rappelé la récente affaire de détournement de salaires dans des universités suisses, à cause de hackers. A noter que des liens avec la Genève internationale ont été très peu évoqués jeudi – le but étant avant tout d’améliorer ceux entre Vaud et Genève, car «il faut dépasser les petits intérêts personnels des deux cantons», a martelé Philippe Leuba, conseiller d’Etat vaudois.