Pétrole

Turbulences sur le parcours africain du groupe zougois AOT

Plutôt discret dans le monde du négoce, AOT Energy a réussi à se faire une place sur un marché convoité. Mais il est mentionné dans le cadre d’une enquête pour malversations au Ghana. Avec d’autres antécédents

Le continent africain représente à nouveau un terrain de jeu privilégié dans le secteur des matières premières. Aux côtés d’une poignée de mastodontes opérant depuis la Suisse, comme Glencore, Vitol, Trafigura, Gunvor ou Mercuria, quelques discrets groupes helvètes ont réussi à s’y imposer. C’est le cas de AOT Energy.

Basée à Zoug, cette multinationale du trading de produits pétroliers, carburants et combustibles a renforcé sa présence africaine avec l’ouverture d’un bureau à Dakar et la nomination en 2015 de Charles Thiemele comme directeur du développement Afrique d’AOT Energy. Ancien trader actif entre Genève, les Etats-Unis et le Nigeria, ce Franco-Ivoirien est l’un des promoteurs de «l’African touch» en matière de négoce.

Allégations de malversations

Mais dans ce secteur très exposé à la corruption, l’aventure africaine comporte des risques. Au Ghana, le nom de la firme zougoise figure depuis peu dans le cadre d’une enquête menée par le procureur spécial, Martin Amidu.

L’instruction en cours porte sur des allégations de fraude et de malversations financières autour de la vente par la société d’Etat Bulk Oil Storage and Transport (BOST) de quelque deux millions de barils de carburant. Cette vente a bénéficié à deux destinataires: la firme anglo-libanaise BB Energy et le suisse AOT.

Perte de 30 millions

Plusieurs irrégularités ont été relevées par des officiels ghanéens autour de la transaction réalisée sous la supervision du directeur de la société d’Etat, Alfred Obeng Boateng. L’enquête doit déterminer, entre autres, le rôle qu’aurait joué AOT Energy dans cette transaction, conclue sur la base d’un prix de vente préférentiel, très inférieur au cours en vigueur et donc au désavantage de l’Etat. Au parlement à Accra, la Commission de l’énergie et des mines parle d’une perte de 30 millions de dollars.

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Sollicité pour une réaction sur cette affaire, Martin Fasser, directeur des affaires commerciales au siège d’AOT à Zoug, répond avoir connaissance du cas par la presse, mais dit n’avoir pas été formellement approché, ni être en possession d’informations supplémentaires. «Nous n’avons pas de commentaire à ajouter, le cas étant traité par les autorités ghanéennes», note-t-il.

A Lausanne, Marc Guéniat, chargé d’enquêtes à l’ONG Public Eye, souligne que ce type d’opérations peu transparentes reste un problème récurrent avec les sociétés d’Etat en Afrique, notamment au Ghana, et en particulier lorsqu’elles vendent des surplus de production sur le marché spot. Le nom d’AOT est d’ailleurs apparu une première fois en 2015 dans un rapport de Public Eye, parmi les partenaires commerciaux de la compagnie suisse Philia. Celle-ci avait obtenu en 2013 un droit exclusif sur l’exportation du fioul congolais, dans des conditions controversées.

Force de frappe financière

AOT a aussi été cité dans deux affaires récentes concernant son rôle dans l’importation de carburants polluants en Afrique, au Ghana encore et dernièrement en Guinée. Là aussi, le profil de «challenger» d’AOT interpelle. La firme est devenue subitement la société partenaire la mieux placée pour le trading auprès de l’Office national des pétroles (ONAP).

Pour certains observateurs, la réussite relative d’AOT au sud du Sahara tient aussi à la force de frappe financière du groupe. AOT Energy et AOT Trading (membre de la STSA: Swiss Trading & Shipping Association) dépendent de AOT Holding (Zoug). Ces entités sont rattachées au Groupe Frère-Bourgeois (GFB), poids lourd du monde des affaires en France et en Belgique. Et au Canada, à son partenaire historique en affaires, le puissant groupe Power Corporation of Canada (famille Desmarais), via le holding Pargesa SA (Genève).

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GFB a néanmoins réduit la voilure, avec une cession de 49% de ses parts à un groupe de dirigeants et de cadres, en avril 2016. Il s’est ensuivi un redéploiement d’AOT des Etats-Unis vers l’Afrique, mais aussi à l’est (Pologne, Ukraine, Russie…) et en Asie. Début 2018, AOT Energy annonçait une baisse de capital, tout en ayant encore des lignes de crédit supérieures à 2 milliards de dollars. Son chiffre d’affaires reste en expansion depuis 2015, avec 13,2 milliards en 2017, pour 31,5 millions de tonnes de produits vendus.

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