Visite guidée dans les locaux de la sécurité sociale de la province de Turin. Son directeur s'est déplacé en personne. Le sourire est commercial et les réflexions bon enfant. L'homme sait-il seulement qui sont ses hôtes, une dizaine de Chinois, tous cadres supérieurs auprès du Ministère du travail à Pékin et de ses bureaux provinciaux. La visite n'a pourtant rien de touristique: il s'agit pour ces hauts fonctionnaires d'observer in situ les vices et vertus du système italien de sécurité sociale. Dans quelques jours, ils iront visiter à Bonn le Ministère allemand du travail et des affaires sociales. Entre deux visites, ils suivent sur le campus des séminaires pour améliorer leurs connaissances sur les coûts de la santé, les fonds de pension et l'assurance chômage. Tous participent à un programme du Centre de formation du Bureau international du travail (BIT), commandé par le gouvernement chinois dans le cadre des réformes de sa sécurité sociale et plus particulièrement la mise en place d'un système de retraite. Car Turin n'est pas seulement la ville des futurs Jeux olympiques d'hiver. Elle abrite, depuis trente-cinq ans, un centre de formation qui a pour mission de promouvoir le développement social dans le monde et s'adresse aux gouvernements, aux syndicats et aux employeurs du secteur privé, dans le pur esprit du BIT, le tripartisme (lire nos éditions du 30 avril). Les programmes sont taillés sur mesure et payés par les demandeurs. Le centre fonctionne donc un peu comme une entreprise privée et aux dires de son directeur, François Trémeaud, n'accuse pas un dollar de déficit. Le cours des dix cadres du Ministère du travail aura par exemple coûté au gouvernement chinois près de 55 000 dollars. Un quart du budget total du centre – 33 millions de dollars en 1998 – émane toutefois d'une contribution volontaire du gouvernement italien qui, en contrepartie, jouit des avantages d'une pareille structure internationale en termes d'emploi, de retombées économiques et de prestige. Quelque 2,5 autres millions de dollars viennent du BIT. La France et, dans une plus petite mesure, la Suisse (100 000 francs en 1997) participent également. Enfin, la province de Turin, fief de Giovanni Agnelli le tout-puissant patron de Fiat, apporte également son obole. Mais si le centre a déjà compté le groupe Fiat parmi ses clients, il n'en reçoit «pas un centime sous quelque forme de subvention que ce soit», assure François Trémeaud. Situé dans une banlieue de Turin, le campus du centre est blotti dans un parc magnifique. Les infrastructures – pavillons d'hébergement et classe de cours – sont confortables sans être luxueuses. A l'évidence, on ne vient pas là pour s'amuser. Les programmes sont chargés, les moments de détente juste suffisants pour récupérer. Aujourd'hui, le centre accueille quelque 6500 participants, en provenance de 160 pays, fonctionnaires d'Etat, syndicalistes, voire chefs d'entreprise. Les programmes sont établis pour des régions (Asie-Pacifique, Amérique latine et Caraïbes, Afrique, Pays arabes, Europe) ou pour un pays en particulier et des besoins bien spécifiques. La plupart des cours se déroulent à Turin, même si, pour la moitié des programmes, la formation se fait sur le terrain. Quitte, parfois, à faire preuve d'imagination. En octobre 1990, 700 entrepreneurs et politiciens soviétiques embarquaient à Odessa, au bord de la mer Noire, sur un bateau de croisière en direction de l'Italie. But du voyage: séminaires et conférences sur la privatisation, l'économie de marché, la législation sur les joint-ventures, le management du chaos, etc. «A l'époque ils n'avaient que des roubles inconvertibles», raconte Niloufer Mukhi, qui dirige le service d'information du centre. L'idée, initiée conjointement par le Centre international de développement des petites entreprises de Moscou et la Fédération italienne des chambres de commerce, était qu'ils puissent rencontrer, à bord, des entrepreneurs italiens sans la contrainte du change. Cours, hébergement, repas d'affaires: tout fut donc payé en roubles. De la sécurité sur les plates-formes pétrolières, commandée par l'Arabie saoudite, à l'émancipation des femmes palestiniennes, «la règle n'est surtout pas de faire la leçon et dire: voyez ce qu'il faut faire, explique Lynn Villacorta, directrice du programme technique sur la sécurité sociale au centre et qui a «formé» la délégation chinoise. Notre contribution est de réunir toutes les compétences techniques et les experts sur un domaine particulier.»

Fin de la guerre froide

Depuis 1996, le centre a également accueilli plus d'un millier de cadres de l'ONU. Soutenu à l'origine par Boutros Boutros-Ghali, ancien secrétaire général des Nations unies, le projet d'un centre généralisé de formation pour les fonctionnaires de l'ONU est d'ailleurs en train de germer. Turin, ce bijou du BIT, pourrait même devenir l'Ecole des cadres attitrée des Nations unies. Plusieurs bonnes raisons à cela. Il n'existe avant tout que trois centres dans le monde offrant des programmes de formation sous l'égide des Nations unies. L'Unitar qui, à Genève, forme les diplomates, l'Université des Nations unies à Tokyo et Turin. «L'ONU a un urgent besoin de coordonner la formation de ses fonctionnaires, commente François Trémeaud. Durant la guerre froide, un centre fédérateur aurait été impensable. Ce n'est plus le cas maintenant et en matière d'éducation, les gouvernements baissent plus volontiers leur bannière.» En outre, implanter sur sol européen – et à proximité de la Genève internationale – un axe essentiel du devenir de l'organisation, outre l'intérêt économique évident, renforcerait le pôle européen face aux Etats-Unis, siège principal de l'ONU, argumente François Trémeaud. A l'interne, on émet quelques craintes. «Le centre risque d'y perdre sa vocation tripartite et deviendrait alors un fourre-tout», commente un responsable de programme. Réponse de son directeur: le BIT serait encore maître des lieux, juridiquement en pleine possession du campus et son conseil d'administration, tripartite et directe émanation du BIT, continuerait d'y défendre ses programmes.