Voyage

Turista non grata à Barcelone

La capitale catalane étouffe sous les masses de touristes qui dénaturent son centre-ville. Confrontée au ras-le-bol des riverains, la mairie prend des mesures drastiques pour limiter l’offre hôtelière. Reportage dans une ville où le tourisme a viré au cauchemar

Du haut du «Portail de l’ange», la vue est imprenable sur la masse mouvante congestionnant, en contrebas, les ruelles du quartier gothique de Barcelone.

Depuis cette avenue commerciale, en longeant la Banque d’Espagne et le Hard Rock Café, on parvient à «La Rambla» et sa marée humaine qui s’écoule en direction du Vieux Port. Entre boutiques de souvenirs et vendeurs ambulants, le cœur historique de Barcelone ne bat plus que pour les touristes. Impossible de ne pas éprouver un certain sentiment d’anxiété devant cette foule pressée et ses perches à selfies dressées comme des hallebardes.

Dans ces rues où il ne fait plus bon flâner, les riverains ont l’impression de céder chaque jour un peu plus de terrain à l’industrie du tourisme. Joan Balañach, membre de la Fédération d’associations des voisin-e-s de Barcelone (Favb) depuis 12 ans, dénonce une «conquête de l’espace public» par le négoce privé.

Pour lui, la ville a atteint les limites du vivre ensemble. «Il n’y a plus ici de haute ou de basse saison. Les infrastructures sont saturées l’année durant par le tourisme de masse qui a complètement dénaturé les quartiers historiques», dénonce ce retraité.

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Dix touristes par habitant

En 2015, Barcelone a accueilli plus de 29 millions de visiteurs. La moitié y a passé au moins une nuit. Soit 10,55 touristes par habitant. Un ratio qui situe la capitale catalane devant Londres, Berlin ou même Rome en termes de densité touristique. Trop, pour les associations de voisins qui, depuis 2014, organisent régulièrement des marches pour exiger une régulation de l’industrie du tourisme. En novembre, l’Assemblée des quartiers pour un tourisme soutenable (ABTS) a été créée pour coordonner leurs efforts.

La métropole méditerranéenne, qui s’est un jour affublée du titre de «meilleur boutique au monde», ne veut plus être un centre commercial à ciel ouvert. «Pendant des années, la mairie s’est contentée de faire la promotion du tourisme. Avec un succès manifeste, concède l’universitaire Cristian Palazzi, directeur de l’Observatoire du tourisme responsable. Mais elle doit aujourd’hui commencer à le gérer.»

La thématique est si brûlante, qu’en juin 2015, la coalition «Barcelona en Comú» – créé quatre mois plus tôt – remporte les clefs de la ville (traditionnel bastion socialiste), notamment sur son programme de «décroissance touristique». Aussitôt arrivée au pouvoir, l’actuelle maire Ada Colau – activiste issue des mouvances citoyennes – impose un moratoire sur les constructions hôtelières. Jamais auparavant une ville n’avait élaboré des mesures destinées à diminuer le nombre de ses visiteurs.

Zone d’exclusion hôtelière

Depuis un an, il est donc impossible pour les hôteliers d’obtenir de nouvelles licences à Barcelone. L’interdiction devrait se prolonger. La mairie prévoit en effet de «décongestionner» certaines des zones les plus visitées comme le quartier gothique ou la zone de l’Eixample dreta – où l’offre de logements touristiques atteint respectivement 53% et 50% de l’ensemble du parc immobilier – en décrétant au centre-ville une zone d’exclusion hôtelière. Les privés qui sous-louent leur logement via des plateformes de type Airbnb sont, théoriquement, aussi astreints à ce nouveau découpage urbain. Or, la grande majorité de cette offre reste illégale. Seuls 9900 appartements touristiques paient leurs taxes à la mairie.

Concrètement, le nouveau plan d’urbanisme pour logements touristiques (Peuat) propose de découper la ville en trois cercles concentriques. Dans le premier, plus aucune licence hôtelière ne sera attribuée afin de favoriser une «décroissance naturelle» du secteur. Dans la deuxième zone, celle de «croissance zéro», les hôteliers qui souhaiteraient construire ou augmenter leur offre de lits devront récupérer les licences d’établissements qui disparaissent. Seul le troisième secteur, en périphérie, sera disponible pour le développement de projets immobiliers, selon le nouveau Peuat, en consultation publique jusqu’à fin juin.

Trois milliards d’investissement bloqués

Or, dans un pays où la crise a porté un sérieux coup au secteur immobilier, ces mesures sont perçues par les milieux économiques comme une tentative d’autosabotage. Les 28 projets de logements touristiques actuellement bloqués par le moratoire représentent un investissement de plus de 3 milliards d’euros (3,28 milliards de francs) et 10’000 postes de travail, selon les calculs de la Chambre de commerce de Barcelone.

L’un des plus gros promoteurs immobiliers de la région, l’agence Laborde y Marcet, évoque une décision «précipitée» visant une activité qui ne génère pas moins de 13% du PIB de la ville. «Le Peuat va affecter tout le secteur immobilier, dénonce Miquel Laborde, cofondateur du cabinet basé dans la capitale catalane. Des investissements ont déjà été reportés dans d’autres villes. Barcelone génère peu de confiance au niveau politique. Nous ne savons toujours pas jusqu’à quand durera le moratoire imposé par la maire Ada Colau.»

Les grues ne se sont pas arrêtées pour autant. Autour de la Sagrada Familia, le paysage immobilier se transforme plus rapidement que la cathédrale, en construction depuis 1882. Les chaînes de fast-food et les multinationales du café latte ont poussé tout autour. Nike a installé une énième boutique officielle du FC Barcelone juste devant l’œuvre de Gaudí sous une licence muséale. Pour Joan Balañach, lui-même riverain de la cathédrale, les magasins de souvenirs remplacent progressivement les commerces de quartier. «C’est toute l’activité économique qui se réoriente vers le tourisme. Les résidents deviennent superflus.»

A quelques lieues de là, l’autre grande attraction touristique de Barcelone, le parc Güell est assaillie de touristes. Il faut désormais s’inscrire près de deux jours à l’avance et débourser 7 euros pour être sûr de pouvoir visiter le parc public, limité à 400 visiteurs par demi-heure.

Le tourisme devenu défi européen

Du côté de la mairie de Barcelone, Agustí Colom – corédacteur du Peuat – considère que le tourisme a trop longtemps été considéré comme un secteur avec un potentiel de croissance infinie: «Le but n’est pas de tourner le dos à cette activité. Mais les nuisances et la pression sur les espaces publics et le marché du logement doivent être contrôlés.»

Le débat sur la gestion des visiteurs commence à s’imposer dans les autres grandes capitales touristiques européennes. Depuis le 1er mai, Berlin interdit à la plateforme Airbnb de diffuser des annonces pour des locations de meublés. Objectif: enrayer la pénurie de logements dans la capitale allemande et freiner l’inflation des loyers.

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A Amsterdam, on prévoit d’agir directement sur l’attractivité de la ville en limitant le nombre de festivals – actuellement plus de 300 par an. Dès cet été, le parc naturel des Cinque Terre, en Italie, sera limité à 1,5 million de visiteurs par an. A Bruxelles et à Bruges, on cherche aussi à s’inspirer de la démarche barcelonaise.

Un canapé pour la nuit

Il est 23h. Sur les Ramblas, la pression n’est pas retombée. Les familles se font rares. La plus célèbre promenade de Barcelone appartient désormais aux groupes de noctambules, aux rabatteurs qui tentent de les conduire dans les bars de la place et aux dealers.

Les résidents ne croient pas à l’action de la mairie, qui n’a pas les moyens de ses ambitions et doit composer avec un cadre juridique encore trop défavorable. «La croissance ininterrompue du tourisme ces 20 dernières années n’est pas due au hasard. Il y a toute une machinerie qui travaille pour alimenter cette industrie qui ne rend de comptes à personne», dénonce l’un des porte-parole de l’ABTS Daniel Pardo. Le moratoire – en vigueur depuis juillet 2015 – n’a pas diminué l’attrait des touristes ou des investisseurs étrangers pour le centre-ville de Barcelone. Pour Miquel Laborde, la suspension de licences est même «en train de renchérir le prix des hôtels» alimentant une bulle immobilière qu’elle prétendait combattre.

Les fêtards venus, eux, dans la «ville des prodiges» pour un week-end, n’auront ce soir guère l’occasion de se préoccuper de l’endroit où ils dormiront demain. S’il y a moins d’hôtels, les offres de chambres, lits ou canapés à sous-louer continueront à exploser sur la plateforme Airbnb et ses 21 consœurs. C’est là tout le paradoxe: malgré tous ses travers, Barcelone conserve un indicible attrait qui opère depuis deux décennies.

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