Avant la publication aujourd'hui du rapport de la Commission européenne sur «les progrès de la Turquie vers l'adhésion» (voir pages 2 et 3), les économistes n'ont pas tari d'éloges sur les récentes performances de l'économie turque.

Serhan Cevik, économiste de la banque Morgan Stanley à Londres, va jusqu'à évoquer l'idée d'une «nouvelle économie» où l'Etat parvient à rembourser sa dette extérieure sans tuer la croissance et où cette dernière accélère sans attiser l'inflation. La Turquie a réalisé une rupture dans un modèle de croissance reposant jusqu'alors sur le cycle infernal de l'inflation et de l'endettement, renchérit Jérôme Sgard, économiste du Centre d'études prospectives et d'informations internationales (Cépii) à Paris.

La production intérieure turque (PIB) est l'une des plus dynamiques au monde, avec un taux de croissance de 13,5% au premier semestre. Malgré ce rythme exceptionnel, l'inflation a continué son reflux. La hausse des prix à la consommation devrait être de 9,4% cette année, selon les projections de la banque Goldman Sachs, contre 29,7% en 2002 et 39% en 2000. «Elle converge durablement vers la moyenne européenne», prédit Serhan Cevik. Enfin, l'Etat a maintenu une discipline financière de fer en dégageant un excédant budgétaire primaire (avant paiement des intérêts) de 6,2% du PIB en 2003. La conjonction de cet effort et de la baisse du dollar, monnaie dans laquelle le gouvernement a contracté une grande partie de ses emprunts, a permis de réduire le poids total de la dette dans le PIB de 94% en 2001 à 71% à la fin 2003.

Le cercle vertueux de la croissance non inflationniste et de la baisse de l'endettement est le résultat des mesures drastiques engagées par Kemal Dervis. Cet ancien fonctionnaire de la Banque mondiale avait été appelé d'urgence au Ministère de l'économie en février 2001 pour juguler une crise de confiance qui menaçait de déboucher à court terme sur un défaut de paiement de l'Etat. La mise en ordre budgétaire qui s'en est suivi s'est accompagnée d'un recul de 9,5% du PIB et d'une explosion du chômage.

Malgré le retour de la croissance dès 2002, le taux de chômage a continué sur sa courbe ascendante pour atteindre près de 16% en 2003. Il est actuellement redescendu autour de 12%. La faiblesse des créations d'emplois reste néanmoins un point noir de cette phase d'expansion.

L'explication tiendrait dans l'effort de productivité que consentent les entreprises. «Depuis qu'il s'endette moins, l'Etat n'assèche plus l'épargne; les taux d'intérêt baissent et les entreprises peuvent à nouveau financer leurs investissements», remarque Deniz Unal-Kesenci, économiste au Cépii. Par exemple, les achats de machines industrielles ont doublé au cours du seul second trimestre. La productivité du travail hors agriculture devrait progresser au rythme considérable de 7,5% cette année. La modernisation de l'outil de production permet de produire plus avec moins de personnel.

En l'absence d'une reprise durable de la consommation intérieure pour cause de chômage élevé, c'est vers l'exportation que se tournent les entreprises. Entre janvier et août 2004, par exemple, les exportations vers l'Union européenne ont progressé de 30,9%. La Turquie réalise plus de la moitié de son commerce extérieur avec l'UE.

A l'instar des économistes, les milieux d'affaires turcs se réjouissent de ses développements, mais ils se gardent de crier trop tôt victoire. Dans le dernier bulletin de leur association, Tüsiad, la période actuelle est qualifiée de «reconstruction» après la crise de 2001. A leurs yeux, le dynamisme retrouvé de leur pays tiendrait plus du rattrapage que du début d'une ère nouvelle.