Malgré sa responsabilité écrasante dans le déclenchement de la présente crise, le gouvernement avait annoncé ne pas envisager le moindre remaniement. Celui-ci a tout de même eu lieu hier. En nommant le vice-président de la Banque mondiale Kemal Dervish, le cabinet de Bülent Ecevit lui offre en fait un poste supervisant l'économie turque dans son ensemble. Le Trésor, la planification d'Etat et les privatisations devraient ainsi passer sous sa coupe. S'il n'est pas un inconnu, ayant déjà travaillé avec Bülent Ecevit dans les années 70, Kemal Dervish aura toutefois fort à faire pour redresser la barre de l'économie turque d'aujourd'hui. Aux prises avec une panique qu'il a lui-même déclenchée et qui a fait flamber les taux d'intérêt et plonger la Bourse, le gouvernement a dû se résoudre la semaine dernière à laisser flotter sa monnaie pour calmer l'incendie. La mesure signait l'arrêt de mort du plan d'ajustement doté d'une enveloppe de 11,5 milliards de dollars concocté avec le FMI. Elle équivaut également à une dévaluation expresse qui a surpris tout le monde.

La lire turque a perdu environ 25% de sa valeur face au dollar en une semaine. L'intervention quotidienne de la Banque centrale sur le marché de l'argent a fini par contenir la flambée des taux d'intérêt et a rassuré la Bourse. Mais les opérateurs demeurent dans l'attente de mesures à plus long terme. Il faut dire qu'il y a péril en la demeure.

Kemal Dervish devra en effet régler le problème de la dette intérieure, réformer un système bancaire sous-capitalisé et qui a longtemps profité d'une inflation galopante, sans parler des troubles sociaux à prévoir. Le traitement des fonctionnaires, augmenté de 10% en début d'année vient d'un coup de perdre 20% de sa valeur, et dans nombre d'entreprises privées les salaires de février ne seront pas payés avant dix jours. Les licenciements se précipitent, les prix de détail flambent les uns après les autres tandis que la production ralentit sérieusement, les entreprises liquidant leurs stocks. La recette est idéale pour ranimer le spectre d'une stagflation.