Le plan d'ajustement qui devait sortir la Turquie de son inflation chronique semble mort. La parité fixe, c'est-à-dire l'ancrage de la livre turque à un «panier» d'un dollar américain et 0,77 euro, a été abandonnée hier. Aux premières heures de la matinée, la banque centrale annonçait en effet qu'elle laissait la livre flotter. La mesure équivaut à une dévaluation: la devise turque perdait environ un quart de sa valeur lors des premiers échanges.

La crise financière avait été déclenchée par une «gaffe» du premier ministre Bülent Ecevit ce lundi. Le chef du gouvernement claquait en effet la porte du Conseil de sécurité nationale, expliquant à la presse qu'une «crise grave» venait d'intervenir entre le président de la république et lui. En entendant le mot «crise», les investisseurs ont fui le pays, retirant immédiatement leurs avoirs. Dans la seule journée de lundi, près de 7 milliards de dollars quittaient la Turquie, soit près d'un tiers des réserves alors que le pays se remet à peine d'une première crise des liquidités qui eut lieu en novembre dernier.

Pour juguler l'hémorragie, la Banque centrale refusait mardi toutes nouvelles liquidités à un marché qui ouvrait donc en déficit, les banques n'ayant plus qu'à céder une partie des billets verts sur lesquels elles s'étaient ruées la veille. Mais le loyer de l'argent n'en continuait pas moins de flamber. Mercredi, le taux de l'argent au jour le jour dépassait les 4000%… le manque de liquidité se faisait cruellement sentir et deux banques publiques se révélaient incapables d'honorer leurs engagements, entraînant une réaction en chaîne. Parallèlement, la Bourse plongeait de 18% supplémentaires, après une première dégringolade de 14% lundi.

L'annonce de la sortie du système d'ancrage «glissant» – la monnaie était en effet évaluée en fonction des objectifs du plan d'ajustement anti-inflationniste – devrait être une bouffée d'oxygène pour le marché de l'argent. Mais les banques demeuraient prudentes hier et les échanges se faisaient parcimonieux. En fait, tout le monde attend que la monnaie se stabilise. «Nous estimons que la livre est surévaluée de 20-25% mais sa dévaluation pourrait aller jusqu'à 40-50% et même au-delà avant de revenir en arrière», estiment les analystes de Global Securities dans leur lettre quotidienne.

La Bourse profitait immédiatement des perspectives de dévaluation, gagnant 10% dans la journée d'hier. Un mouvement quasi mécanique, toute dévaluation entraînant un afflux de capitaux vers les valeurs exportatrices. Mais le long terme risque d'être moins reluisant. Les chiffres de l'économie turque laissent en effet présager une contraction avec par exemple un secteur manufacturier tournant à 71,8% de ses capacités contre 75,4% en décembre. Mais ce sont les banques qui devraient être les premières à souffrir, la dévaluation renchérissant leur financement. A vrai dire, le secteur bancaire a besoin d'un sérieux nettoyage de printemps. «Il faudrait que le gouvernement modifie le capital minimum nécessaire pour ouvrir une banque: s'il était élevé à 100 millions de dollars minimum au lieu des 32 actuellement en vigueur, cela permettrait de supprimer quelques établissements peu crédibles», indique Jacques Laloux, représentant la Banque Fortis en Turquie.

Lutte contre l'inflation

Jeudi, le gouvernement confessait également attendre une stabilisation du change avant de réviser sa stratégie. Si Bülent Ecevit assurait que la lutte contre l'inflation était toujours d'actualité, l'agence officielle Anatolie annonçait que l'objectif d'une inflation à 10-12% pour la fin 2001 serait réévalué. Reste à savoir comment combattre l'inflation, aujourd'hui que l'outil d'une parité fixe est abandonné. «Il faudrait s'attaquer aux vrais problèmes: limiter les dépenses militaires et mettre un terme à l'évasion fiscale», suggère Jacques Laloux. On touche là au cœur du problème: les dépenses militaires, très importantes, sont encore taboues tandis que l'évasion fiscale conduit naturellement à se poser la question de l'économie «grise», liée à la corruption du système turc. Une question qui a provoqué la présente crise… C'est en effet parce que le président lui reprochait son peu d'ardeur à combattre la corruption que le premier ministre a claqué la porte lundi matin.