Le Temps propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

Pas d’enseigne tapageuse, juste un petit logo à l’entrée. Devant le numéro 1455 de Market Street, au cœur de San Francisco, il faut être attentif pour distinguer le quartier général d’Uber. A quelques dizaines de mètres de l’enseigne géante de Twitter, la multinationale spécialisée dans le transport de personnes se fait discrète. Et pourtant, ce sont 6000 employés qui travaillent ici au siège mondial. Pour gérer sa plateforme présente dans 65 pays et plus de 600 villes. Mais aussi pour développer un projet futuriste: un service de taxis volants. Nom de code: Elevate.

Uber assure aujourd’hui en moyenne 15 millions de courses terrestres. «Notre but est d’effectuer notre premier test de taxi volant en 2020, pour entrer dans une phase commerciale en 2023», assure Tom Prevot, directeur des systèmes d’espaces aériens chez Uber. L’homme, qui est arrivé en juillet 2017 au sein de la multinationale après avoir travaillé pour la NASA, assure que ces dates ne relèvent pas du fantasme. «Nous sommes extrêmement sérieux avec ce projet. Il ne s’agit pas de rêves d’ingénieurs, mais bien d’une nouvelle façon de définir le transport de personnes. Les taxis volants seront une réalité et Uber veut être un acteur majeur de ce service.»

«L’entreprise est extrêmement solide»

Mais le projet est-il vraiment crédible au vu des difficultés rencontrées par Uber? L’entreprise a beau valoir 72 milliards de dollars, elle a perdu en 2017 4,5 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires de 11 milliards. Au cœur de plusieurs scandales, la société a en plus dû payer, la semaine passée, une amende de 148 millions de dollars pour un piratage de données révélé en 2017. «L’entreprise est extrêmement solide et alloue tous les moyens nécessaires pour le projet de taxis volants. Nous sommes d’autant plus engagés dans ce projet que nous travaillons avec des partenaires industriels de renom», poursuit le responsable.

Nous travaillons étroitement avec nos partenaires pour développer des appareils mêlant leurs deux qualités – décollage vertical et vitesse de pointe – et qui seront électriques.

Tom Prevot, directeur des systèmes d’espaces aériens chez Uber

Pour son projet Elevate, Uber a en effet su s’entourer d’Embraer, de la NASA, d’Aurora Flight Sciences (appartenant à Boeing), de Pipistrel Aircraft, Bell Helicopter, Karem Aircraft et Corgan. «Ces entreprises savent construire des hélicoptères et des avions et nous travaillons étroitement avec elles pour développer des appareils mêlant leurs deux qualités – décollage vertical et vitesse de pointe – et qui seront électriques, continue Tom Prevot. Uber a désormais une très grande expérience dans le transport, dans la gestion des flux de passagers et dans l’espace urbain. Nous sommes aussi une entreprise spécialisée dans les logiciels et notre expérience est très précieuse.»

Entre trois et cinq passagers

Pour Tom Prevot, passer par les airs, dans les mégalopoles, s’avérera vite indispensable. «On le constate aisément, les villes sont de plus en plus congestionnées et le seul moyen de se déplacer rapidement est par les airs. Actuellement, Uber est présent sur le sol avec des voitures, des trottinettes électriques et des vélos. Il faudra rapidement ajouter à ce catalogue de moyens de transport des taxis volants.»

Les appareils que développent les partenaires d’Uber sont, d’apparence, un croisement entre un drone, un avion et un hélicoptère. Pilotés par un humain, ils seront capables de transporter entre trois et cinq passagers d’un bout à l’autre d’une ville. Pourquoi pas davantage? «Ces taxis volants seront à propulsion électrique et il ne faut pas que les batteries soient trop lourdes, d’autant que le décollage sera vertical», poursuit le spécialiste. Selon les projections actuelles, les batteries de l’appareil se chargeraient en l’espace de huit minutes, avec comme idée de réduire ce temps à cinq minutes à moyen terme.

Le défi du bruit

Vu ces contraintes, il est donc exclu, en tout cas dans un premier temps, de créer des «bus volants». Un autre défi majeur que devront affronter les constructeurs sera le bruit: les appareils devront émettre sensiblement moins de décibels que les hélicoptères actuels, afin de s’insérer sans trop de difficultés dans le paysage urbain. Uber estime que le bruit de ses appareils sera 30 fois moins important que celui des hélicoptères actuels.

Ces taxis du futur devraient voler entre 240 et 320 km/h, à une altitude de 300 à 600 mètres. «Nous estimons qu’une charge de batterie assurera une autonomie de 60 miles (96 kilomètres) et que la majorité des courses s’effectuera sur une distance de 25 miles (40 kilomètres)», estime Tom Prevot. Il ne sera donc pas possible, au moins dans un premier temps, de rallier Los Angeles depuis San Francisco via un taxi volant. Les premiers appareils seront pilotés par des humains. Mais dès 2027-2030, Uber songe à utiliser des drones pour transporter des passagers.

Tarifs calqués sur Uber X

Qu’en sera-t-il des prix? Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la multinationale envisage des tarifs proches de ceux actuellement pratiqués sur la route. «Nous estimons que les prix seront d’abord proches de ceux d’Uber X, notre service de transport professionnel, avance Tom Prevot. Et dans un second temps, ils pourraient baisser pour s’approcher de ceux d’Uber Pool [transport de plusieurs passagers, ndlr]. Par mile (soit 1,6 kilomètre), le prix pourrait ainsi être de 6 dollars par passager, pour être ensuite divisé par trois.»

Les premiers appareils n’ont pas encore décollé qu’Uber songe déjà à une expansion mondiale de ses taxis volants. La société estime que d’ici à 2030, un millier d’appareils seront disponibles dans 50 villes au niveau mondial, avec environ 50 aires de décollage et atterrissage par ville. Selon la société, il ne faudra pas forcément construire beaucoup de ces aires: dans une étude réalisée en 2016, Uber estimait que près de 5600 héliports situés aux Etats-Unis étaient sous-utilisés.

Tests à Los Angeles

Mais avant d’en arriver là, il faudra effectuer de nombreux tests. «Nous avons pour l’heure sélectionné les villes de Dallas et de Los Angeles, et nous ferons bientôt notre choix, pour la troisième ville, entre des cités situées en Inde, au Japon, en Australie, au Brésil ou en France», précise le responsable. Dans le détail, les villes de Sydney, Melbourne, Rio de Janeiro, Sao Paulo, Paris, Bombay, Delhi, Bangalore et Tokyo ont été présélectionnées. A priori, Paris devrait être écarté, le survol de la ville étant interdit depuis 1948. En revanche, Uber a annoncé en mai dernier que 20 millions d’euros seraient investis dans la capitale française pour y créer un centre de recherche pour son projet Elevate.

Une chose est certaine, Uber croit en son projet. Un projet que Tom Prevot distingue des essais de voitures volantes en cours dans la Silicon Valley. «Il y a des dizaines de projets, à des stades plus ou moins avancés, en cours en Californie. Mais le nôtre est différent, avec un décollage vertical, et il rassemble des partenaires expérimentés et crédibles.» Et Tom Prevot ne le cache pas: l’un des plus grands défis sera d’obtenir le feu vert des autorités de régulation pour que les appareils conçus soient certifiés. «Nous travaillons déjà étroitement avec la Federal Aviation Administration (FAA), les contacts sont bons et je suis confiant», conclut le responsable d’Uber.

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