Mission presque accomplie pour Apple. Depuis ce mardi, son service Pay est disponible en Suisse pour la quasi-totalité des titulaires d’une carte de crédit. UBS est le dernier grand émetteur de cartes à accepter de proposer à ses clients le service de paiement via smartphone de la multinationale américaine – il ne reste plus que PostFinance et Raiffeisen à résister à Apple. La marque à la pomme aura patiemment imposé ses conditions à la plupart des banques helvétiques, réticentes à ouvrir les portes à un concurrent étranger à la solution nationale Twint.

Avec plus de 1,5 million de cartes de crédit Mastercard et Visa en circulation, UBS est l’ultime important émetteur de cartes à collaborer avec Apple. Selon les statistiques de la Banque nationale suisse, il y a aujourd’hui 7,28 millions de cartes de crédit en circulation dans le pays. Lors de son lancement en juillet 2016, Apple Pay était disponible auprès de 20% des titulaires de cartes, via son association initiale avec Cornèrcard, BonusCard et Swiss Bankers. En avril 2019, Credit Suisse avait ouvert les portes à Apple Pay, imité en octobre 2019 par Viseca.

Coûteux pour les banques

Apple Pay est ainsi désormais accessible à environ la moitié des consommateurs helvétiques – l’iPhone représentant 50% du marché des smartphones. Apple Pay n’est pas disponible sur Android – Google a sa propre solution. Pour l’utilisateur, Apple Pay offre principalement l’avantage, par rapport à la carte de crédit, de payer sans contact avec son iPhone sans devoir sortir une carte de son porte-monnaie. Les achats peuvent s’effectuer tant à des caisses de magasin qu’au sein d’applications et sur des sites web. Apple agit en tant qu’intermédiaire et n’a pas accès aux données des transactions. Le service d’Apple est gratuit pour le consommateur, qui ne paie que les frais de carte de crédit usuels.

Si UBS a mis quatre ans à accepter Apple Pay, c’est a priori d’abord pour des raisons financières. Dans ce milieu où personne ne parle ouvertement d’argent, rares sont les informations précises qui circulent sur les tractations entre la société américaine et les banques. Mi-août, Finanz und Wirtschaft dévoilait une partie des chiffres de ces contrats. En précisant que lorsqu’ils sont face à des banquiers, les avocats d’Apple disent: «Nous ne sommes pas là pour négocier. Nous sommes là pour vous expliquer le contrat.» La firme américaine exigerait de la banque, selon l’hebdomadaire alémanique, des dépenses en marketing de plusieurs millions de francs pour son service, via des annonces qu’elle veut contrôler en détail.

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«UBS a été forcée»

Apple demanderait aussi une commission d’au moins 12 points de base (0,12%) pour une simple transaction par carte de crédit, selon Finanz und Wirtschaft. Pour les paiements via internet ou via une app, 5 points de base sont ajoutés. Apple facture également 27,5 centimes par trimestre pour chaque carte déposée. Un client d’Apple Pay en Suisse devrait dépenser au moins 86 francs par trimestre pour que l’émetteur de cartes ne perde pas d’argent, selon l’hebdomadaire. Ces chiffres ont été jugés crédibles par un spécialiste contacté par Le Temps.

Selon Jean-Claude Frick, analyste chez Comparis, UBS a dû céder face à Apple. «La banque a toujours perçu Twint comme la solution suisse et Apple comme le concurrent étranger qu’ils ont cherché à battre. Et bien sûr, les commissions élevées exigées par Apple n’ont pas aidé. Mais les consommateurs veulent du choix et au final UBS s’est résignée à proposer Apple Pay.» Parmi les émetteurs de cartes suisses, PostFinance demeure la seule à résister. «Avec Twint, nous avons lancé notre propre application de paiement et d’achat. Nous nous concentrons sur son développement», dit une porte-parole de PostFinance. UBS n’a de son côté pas souhaité faire de commentaire.

Twint devant, mais…

Soupçonnés de protéger la solution nationale Twint – la Commission de la concurrence a ouvert une enquête à ce sujet en 2018 –, les émetteurs de cartes suisses se lient avec Apple, mais aussi avec Google Pay et progressivement Samsung Pay. La solution suisse doit aussi faire face aux services de la banque en ligne britannique Revolut, adoptée par de plus en plus de Suisses.

Twint demeure aujourd’hui numéro un, avec environ 2,5 millions d’utilisateurs. On ne connaît pas le nombre de clients des solutions étrangères, mais il doit être sensiblement inférieur. Selon Jean-Claude Frick, Twint conserve trois avantages par rapport à ses concurrents américains et coréen: «Twint permet de connecter directement son compte bancaire, sans nécessiter de carte de crédit. Il permet de transférer facilement de l’argent à ses amis. Enfin, il permet de payer en scannant un code QR, ce qui est pratique pour les petites échoppes.»

Mais attention, ces avantages pourraient s’estomper, avertit l’analyste: «Twint demeure compliqué et ne peut être utilisé à l’étranger. Il reste beaucoup plus facile d’activer les solutions étrangères, sur son smartphone, que Twint. Et si Apple devait proposer en Suisse les mêmes services qu’aux Etats-Unis – comme le transfert d’argent entre amis ou un lien avec des cartes de débit –, Twint aurait de gros soucis.»


Note: Raiffeisen ne propose pas encore Apple Pay, nous avons ajouté cette information jeudi matin