Christian Etter est l’artisan de l’accord de libre-échange avec la Chine signé en juillet. En tant que négociateur en chef, l’ambassadeur et délégué du Conseil fédéral aux accords commerciaux a supervisé les quatre années de discussions et de compromis entre les spécialistes de la Confédération et leurs homologues de Pékin.

Le Temps: Globalement, comment jugez-vous le résultat de cet accord? Christian Etter: Un accord de libre-échange avec la Chine – notre 3e partenaire dans le monde, le 1er en Asie – ne peut être que bénéfique pour une économie aussi dépendante de l’extérieur que la nôtre. En outre, les entreprises suisses se sont spécialisées dans des secteurs de niche. Elles doivent donc avoir accès à autant de pays que possible, afin d’atteindre un chiffre d’affaires viable. Le rapprochement avec un marché aussi grand et au potentiel aussi énorme est donc positif. Cela renforcera à long terme la place économique suisse.

– Si vous deviez citer une déception, ou une satisfaction, particulière, laquelle serait-elle?

– Dans une négociation complexe telle que celle-ci, les deux parties sont appelées à faire des compromis. On ne peut pas atteindre du 100% partout. Mais au rang des résultats supérieurs à ce qui était envisageable au départ, on peut mentionner les domaines spécifiques de la propriété intellectuelle, de la coopération en matière environnementale, ainsi que de l’emploi et du travail.

– Craignez-vous des conséquences négatives inattendues?– Non. Pour une économie dépendante de l’ouverture des marchés, nouer des relations dans le cadre du droit international public avec ce partenaire ne peut être que bénéfique. Et puis, comme dans tous nos accords de libre-échange, des réexamens réguliers sont prévus. Ainsi, nous pourrons négocier en temps voulu certains aspects qui demandent un développement.

– Un cadre juridique sécurisé, est-ce là, finalement, le plus grand bénéfice de cet accord?

– Le plus visible, c’est la réduction des droits de douane. Moins visibles, mais tout aussi précieux, sont les canaux d’accès directs aux autorités compétentes à Pékin dont nous bénéficions désormais. Mais c’est vrai, la sécurité juridique, que ce soit dans le commerce de marchandises, les services ou la propriété intellectuelle, constitue un acquis important. Deux gouvernements qui se font confiance, cela facilite et stimule forcément les interactions.

– L’Union suisse des paysans (USP) vient de se déclarer officiellement favorable à cet accord. Un soulagement?

Il est bien sûr important que tous les secteurs représentatifs de notre économie s’y retrouvent. La position de l’USP n’est toutefois pas une grande surprise. Durant les négociations, et même durant la phase préparatoire, nous étions en contact avec les associations de branches et autres groupes d’intérêt.

– Certains se sont néanmoins dits déçus que l’accord ne permette pas de toucher aux taxes à la consommation chinoises.

– Vous faites sans doute allusion à la taxe sur les produits de luxe, qui touche particulièrement l’horlogerie suisse. Ces taxes ne sont pas incluses dans un tel accord commercial. Les accords de libre-échange visent à réduire ou supprimer les obstacles à la frontière, comme les droits de douane, les procédures douanières ou d’autres mesures, comme les licences adressées aux prestataires étrangers. Ils ne touchent pas aux politiques internes des pays.

– L’autre critique récurrente concerne l’absence de mention de respect des droits humains.

– Ce n’est pas parce que le mot «droit humain» n’est pas mentionné que rien n’est prévu! Bien qu’il s’agisse d’un accord commercial, les aspects de durabilité, de droit du travail, de protection de l’environnement, tout comme les notions de droits humains, font partie de l’approche globale de la Suisse, et ce depuis longtemps. Dans ce cas précis, le préambule de l’accord réaffirme notamment les obligations de la Charte des Nations unies, laquelle définit la promotion des droits humains comme un des buts principaux de la communauté des Etats. De plus, cet accord ne constitue pas le seul instrument de coopération que la Suisse entretient avec la Chine. Nous avons déjà engagé avec elle un dialogue sur les droits humains, et nous menons plusieurs projets communs concernant la protection de l’environnement ou la responsabilité sociale des ­entreprises.

Il se dit que la Chine, à la veille de la visite du premier ministre, Li Keqiang, à Berne (en mai dernier), a fait pas mal de concessions à la Suisse, durant les derniers jours de négociations.

Dans toute négociation, lorsque les discussions sont mûres, une certaine dynamique finale doit s’installer. Cela a aussi été le cas cette fois-ci. La venue de Li Keqiang fait partie du genre d’échéance politique qui, en effet, peut aider à ce que les derniers dossiers ouverts se concluent. Mais cette logique est valable pour les deux parties.

– Quelle est la prochaine étape?

– Le dossier chinois continue! Il s’agit désormais de préparer le message du Conseil fédéral pour le parlement, de rédiger un petit ouvrage explicatif dans trois langues nationales… Puis il faudra soutenir notre chef de département, qui devra discuter avec les commissions du parlement, puis défendre le projet en séance plénière. L’objectif est que le dossier soit traité en session d’hiver par la 1re Chambre et en session de printemps par la seconde. Si tout va bien, l’accord pourrait être ratifié à partir de mi-2014. D’ici là, la Chine devrait également être prête.

– D’autres accords en vue?

Dans le cadre de l’AELE ­(Norvège, Islande, Liechtenstein), la Suisse négocie actuellement avec l’Inde, l’Union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan, l’Indonésie et le Vietnam. Les échanges avec la Thaïlande, que je dirigerai, devraient reprendre d’ici à fin 2013. D’autres devraient débuter avec la Malaisie l’an prochain. Et je suis aussi chargé de la gestion de certains accords existants avec l’Union européenne, dont l’accord de libre-échange de 1972, celui de ­reconnaissance mutuelle, et celui de coopération en matière de concurrence. Ces accords bilatéraux sont très importants. N’oublions pas que l’UE reste de loin notre principal partenaire économique!