Le 1er janvier 2002, les billets et les pièces en euros seront mis en circulation. Les Européens verront disparaître définitivement leurs monnaies nationales. Ce deuil est depuis longtemps préparé par les responsables politiques et les banques, mais dans l'esprit des citoyens, ce n'est qu'en palpant la monnaie que l'euro deviendra réel. Si officiellement le calendrier de ce passage historique sera tenu, il reste une inconnue. La conversion des bas de laine et des tirelires des Européens. Uniquement en France, sur 300 milliards de francs de billets émis, on estime que seuls 40 à 50 milliards sont en circulation et qu'environ 150 milliards sont thésaurisés. Cette manne dissimulée sous les matelas européens intéresse particulièrement les banques. Elles visent à récupérer ces fonds pour les placer sur le marché des capitaux en vendant des produits financiers (comptes épargne, fonds de placement, etc.). Est-ce que la Suisse, au cœur de l'Europe, va réussir à récupérer une partie de cette formidable épargne? «Les investisseurs importants ont déjà converti leurs devises européennes en francs suisses, tempère Serge Ledermann, responsable de la gestion institutionnelle à l'Union Bancaire Privée. Ils n'ont pas attendu l'avènement concret de l'euro pour le faire.» Les experts ne s'attendent pas à voir débarquer en Suisse des clients avec une mallette remplie de billets de banque. «Tout dépend du montant moyen thésaurisé, estime Charles Wyplosz, professeur d'économie à HEI. Le petit épargnant qui possède 10 000 francs français sous son matelas n'a aucun intérêt à traverser la frontière pour acheter du franc suisse, ça lui coûterait trop cher.»

Si ces sommes cachées font rêver, il est difficile de savoir si les montants sont exacts, mais ce sont des sommes hallucinantes. «Nous savons peu de chose sur qui détient quoi dans les bas de laine, assure Charles Wyplosz. C'est l'addition de petites sommes qui fait un gros montant.» Le portrait-robot de celui qui préfère garder ses sous à la maison dans une boîte à biscuits est en général une personne d'un certain âge, avec un niveau d'éducation bas. Et encore, les retraités ne sont pas les plus désinformés sur les possibilités de placement. Même si pour eux, le distributeur de billets reste un mystère technologique, ils n'hésitent pas à consommer des voyages organisés, ce qui leur a permis de se familiariser avec des devises étrangères. «Le passage à l'euro sera peut-être un peu chaotique les premières semaines, mais ensuite, c'est comme si vous partiez en voyage, les Européens vont s'habituer à calculer mentalement le taux de change», affirme Charles Wyplosz. Ce sera d'autant plus facile que le pouvoir d'achat des consommateurs ne sera pas affecté, puisque toute l'économie passera à l'euro.

Les trésors enfouis des épargnants sont une cible pour les banques, mais sur le total de ces sommes thésaurisées en Europe, il est aussi difficile d'estimer combien provient d'un trafic illicite et de la criminalité économique. Les banquiers ne s'attendent pas non plus à voir débarquer – lunettes de soleil sur le nez – des vagues de clients suspects au premier coup d'œil. «Les escrocs ont les moyens de résoudre la conversion de leur pactole en euros sans éveiller les soupçons», souligne Charles Wyplosz.

Brochure explicative

Si les Européens vont voir leurs devises disparaître, les Suisses qui sont habitués à garder quelques francs français pour faire les courses chez leur voisin devront aussi songer à changer leurs devises européennes. L'Association suisse des banquiers (ASB) prépare pour le mois de juin, avant les grandes vacances, un pense-bête à leur intention. «Cette brochure pratique conseillera la clientèle pour qu'elle ne soit pas prise au dépourvu avant l'arrivée de l'euro», explique Germain Hennet, membre du Comité exécutif de l'ASB. Sans compter que l'approvisionnement des banques suisses en euros ne va pas être une priorité pour la Banque centrale européenne, le 1er janvier 2002, qui aura bien d'autres chats à fouetter en fournissant d'abord les pays membres. Il est donc fort possible que la Suisse n'obtienne que le strict minimum de réserves d'euros. Les établissements financiers ne pourront alors pas faire face à une forte demande de la part des Suisses. «Nous conseillons à nos clients de changer leurs pesetas en francs suisses ou d'ouvrir un compte en euros en rentrant de leurs vacances, sans attendre le dernier moment pour les changer», explique Germain Hennet. Les distributeurs de billets qui proposent, par exemple, des francs français ne seront peut-être pas non plus pourvus immédiatement en euros. Du coup, les banquiers inciteront leurs clients à payer leurs cadeaux de Noël en 2001 avec une carte de crédit plutôt que de changer des deutsche Mark ou des lires italiennes pour faire leurs courses hors de nos frontières. Il ne faudra pas non plus oublier dans un tiroir les traveller's cheques – en devises européennes – mais les convertir rapidement en francs suisses ou les verser sur un compte en euros. Si les Européens vont devoir sortir leur épargne pour la changer en euros, les Suisses ne devront pas non plus oublier de changer leurs devises pour continuer à voyager dans l'Euroland.