«Après Noël, je disparaîtrai dans l’anonymat», avait-il promis en décembre 2003, au moment de quitter le Conseil fédéral. Kaspar Villiger avait fait du slogan «servir et disparaître» le fil conducteur de sa carrière politique. Or, depuis son retrait, le radical lucernois n’a cessé de réapparaître.

On l’a vu dans des conseils d’administration aux fortunes diverses: chez Nestlé, où ça se passe plutôt bien, au quotidien NZZ, pris dans la tourmente qui secoue la presse, et chez Swiss Re, où ça va carrément mal. On l’a aussi vu s’engager en 2005 aux côtés de 180 représentants de l’économie pour défendre les accords bilatéraux (libre circulation des personnes, Schengen). Pour une disparition, c’est plutôt raté. Et le voici qui refait surface à 68 ans, avec l’étiquette de sauveur de la nation, à la tête d’UBS. Curieux parcours pour un homme discret qui rêve d’anonymat.

Successeur d’Elisabeth Kopp

Kaspar Villiger restera dans l’histoire comme une sorte de messie à la sauce helvétique. Il aura joué ce rôle trois fois dans sa vie. D’abord en 1989, lorsqu’il a fallu trouver en catastrophe un radical sans tache pour reprendre le fauteuil occupé par Elisabeth Kopp, chassée du Conseil fédéral. Le Lucernois reprit alors les rênes d’un Département militaire en plein désarroi. 1989, c’était l’année de la chute du mur de Berlin et de l’initiative pour une Suisse sans armée, deux événements qui allaient durablement transformer la perception que la population de ce pays avait de la défense nationale.

En 1995, au départ d’Otto Stich, la droite ne voulut pas que le Parti socialiste conservât les commandes du Département des finances. Les relations tendues que le parlement avait entretenues avec le ministre socialiste ont largement contribué à l’accession de Kaspar Villiger à la tête de ce département.

A l’époque, le budget était au plus mal, le financement du chantier du siècle – les NLFA – très hasardeux. La droite voulait à tout prix assainir les dépenses de l’Etat et comptait sur Kaspar Villiger pour cela. On ne peut pas dire que la mission fut un succès. A l’exception du spectaculaire bénéfice de l’année 2000, les finances fédérales sont restées en rouge durant son mandat. Celui-ci fut cependant ponctué par la douloureuse relecture de l’attitude de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale. Cela débuta par le poignant discours prononcé en 1997 par Kaspar Villiger, alors président de la Confédération, pour présenter les excuses du pays à cause du tampon J apposé sur les passeports des juifs. Cet épisode fut le prélude à la crise des fonds en déshérence, qu’il géra en compagnie du chef de la task force, Thomas Borer.

Le coffre-fort après le cigare

En 2001, l’effondrement de Swissair, dans lequel quelques-uns de ses amis radicaux étaient directement impliqués, lui tomba dessus. Son engagement pour maintenir une compagnie nationale à l’aide de fonds publics lui valut des critiques acerbes de la part de l’UDC: elle l’accusa de l’avoir monnayé contre la promesse de juteux mandats d’administrateur après son départ du gouvernement, soupçon qu’il a toujours rejeté avec véhémence et indignation.

En prenant la tête d’UBS, Kaspar Villiger entreprend ainsi sa troisième croisade messianique. Il doit sa désignation à ce qui le différencie d’Oswald Grübel, au lien qu’il peut assurer avec un monde politique très remonté contre la banque, mais aussi aux amitiés et à la confiance qu’il a conservées dans les milieux économiques, dont il était issu. Avant de devenir conseiller fédéral, il dirigeait avec son frère l’entreprise qui portait son nom, un des fleurons de l’industrie suisse dans le domaine des cycles et des cigares. Il ajoute désormais le coffre-fort à sa panoplie.