C'est l'automne de tous les dangers pour l'emploi dans l'industrie en Suisse. D'abord chiffrées en dizaines, les réductions d'effectifs dépassant une centaine de postes sont devenues toujours plus fréquentes ces dernières semaines. Après Rieter, qui a annoncé vouloir supprimer 150 emplois à Winterthour fin octobre, puis Tetra Pak qui éliminera 123 postes à Romont, Sia Abrasives a indiqué mardi vouloir biffer 260 emplois sur les 720 postes que compte le producteur de produits abrasifs à Frauenfeld. La filiale de Bosch les transférera en Allemagne et en Europe de l'Est.

Depuis octobre, une quinzaine d'entreprises ont déjà supprimé près de mille emplois. Un décompte loin d'être exhaustif car d'autres dégraissages plus discrets, de 10 à 20 personnes, ne sont parfois mentionnés qu'au détour des pages des journaux régionaux. Swissmechanic, qui représente 1400 entreprises employant 70 000 personnes, estimait à fin octobre que 2500 emplois avaient déjà été éliminés chez ses membres depuis que la BNS a a abandonné le taux plancher à la mi-janvier. Cette estimation a été rehaussée à 3000 postes vendredi par l'organisation.

Contre toutes attentes, cette série noire pour l'emploi industriel n'a, jusqu'ici, eu que peu d'effet sur le taux de chômage en Suisse. Il n'a augmenté que de 0,1 point à 3,3% en octobre. En chiffres absolus, cela représente une hausse de plus de 3000 sans-emploi comparé à septembre et près de 9000 personnes sur un an. Par la suite, le taux devrait remonter à 3,6% en moyenne en 2016, puis à 3,7% en 2017, anticipe le KOF à Zurich. En septembre, l'institut BAKBASEL prévoyait, lui, un taux de chômage moyen de 3,3% pour 2015, de 3,6% pour 2016, puis de 3,5% en 2017. L'institut maintient ce pronostic: «Dans nos estimations de septembre, nous avions déjà anticipé un certain nombre d'annonces de licenciements durant l'automne. Les entreprises sont prudentes en matière d'investissement et économisent, ce qui a un impact négatif sur l'emploi», observe Martin Eichler, chef économiste de BAKBASEL. «Le niveau le plus élevé du taux de chômage en Suisse, avec 3,7%, sera atteint pendant le deuxième semestre 2016, avant de refluer», anticipe-t-il.


Interactif. Notre carte des suppressions d'emplois en Suisse depuis juillet 2015


Assiste-t-on dans l'industrie à la vague de licenciements qui était tant redoutée après l'abandon du taux plancher par la BNS ? Certains experts, comme Markus Koch, partenaire chez Deloitte, réfutent la thèse d'une disparition inexorable du tissu industriel en Suisse. Il estime qu'il faut replacer ces récentes annonces dans le contexte, plus large, d'une transformation continuelle des activités industrielles en Suisse. «Cette transformation est influencée à la fois par la globalisation et l'évolution technologique, comme la numérisation. La force du franc, suite à l'abandon du taux plancher, a servi d'accélérateur à cette évolution », estime-t-il. Y a-t-il un risque de désindustrialisation en Suisse ? L'expert n'y croit pas: «Dans les années 1980 ou 1990, on parlait déjà beaucoup de stratégies de délocalisation, avec des termes comme offshoring, farshoring, etc.. Malgré tout, il n'y a pas eu de désindustrialisation», relève-t-il. Dans le «livre blanc » consacré à la production en Suisse de 2012, il a été calculé que «la production industrielle par individu avait presque doublé ces 20 dernières années », ajoute-t-il.

Plutôt que de licencier, d'autres entreprises optent pour un allongement de la durée du temps de travail. Depuis février, quelque 70 entreprises ont adopté cette mesure, avec ces horaires allant parfois jusqu'à 45 heures, selon Swissmem, l'association faîtière de l'industrie des machines, des équipements électriques et des métaux (MEM). La mesure est-elle encore adaptée aujourd'hui? Parmi les quelque 400 sociétés de l'industrie MEM, sondées l'été dernier par Deloitte et BAKBASEL, elles n'étaient plus que 21% à envisager d'allonger la durée du temps de travail à l'avenir, contre 30% qui ont déjà appliqué une telle mesure. Martin Eichler ne s'en étonne pas: «Avant le 15 janvier, les carnets de commandes étaient bien remplis. Durant les mois qui ont suivi janvier, les entreprises ont cherché à réduire leurs coûts pour demeurer compétitives. En allongeant la durée du temps de travail, on peut produire meilleur marché et préserver des emplois.» Mais, dans une seconde phase, la force du franc a ralenti les nouvelles entrées de commandes : «Lorsque les quantités diminuent, cette mesure devient moins utile pour les entreprises», estime-t-il. Même analyse chez Deloitte : «Allonger la durée du temps de travail n'a de sens que si l'on sait comment occuper adéquatement le personnel, par exemple dans des activités liées à l'innovation. Maintenant, compte tenu du recul des entrées de commandes, les entreprises sont plus nombreuses à envisager de recourir au chômage partiel », ajoute Markus Koch.

Professeur à la Haute école de gestion de Genève, José Ramirez ne croit pas à une inversion de tendance concernant la durée hebdomadaire de travail. En Suisse, la durée effective du temps de travail est passée de 43,2 heures en moyenne en 1992 à 41,5 heures pour les emplois à plein temps. «Globalement, la diminution du temps de travail se poursuit », observe l'économiste.
Les horaires hebdomadaires de 43, 44 ou 45 heures dans l'industrie préfigurent-ils une inversion de tendance ? L'économiste reste sceptique à ce sujet: «Dans un premier temps, une telle mesure, si elle bien négociée et acceptée par le personnel, peut améliorer la compétitivité d'une entreprise. Celle-ci accroît la productivité par individu», analyse-t-il. Ensuite, elle perd souvent de son efficacité : «Le danger est l'effet de fatigue. La productivité horaire diminue également», avertit-il. «A long terme, la préférence des individus en matière de comportement a plus d'impact sur le mode d'organisation des entreprises que les avis émanant de boîte à penser ou d'organisations professionnelles», observe-t-il.
Fait intéressant: l'entreprise Bühler à Uzwil, la première qui a annoncé en février étendre la durée du temps de travail à 45 heures par semaine, a, en partie, fait marche arrière. Depuis octobre, cette durée a été ramenée à 42,5 heures.