Lorsqu’il a compris qu’il faisait une attaque cardiaque, un dimanche après-midi, Jonathan Frostick a d’abord pensé au rendez-vous prévu le lendemain avec son chef, chez HSBC à Londres. «Ça tombe mal», s’est dit le consultant anglais, submergé par une douleur à la poitrine et au bras gauche. Il s’est ensuite inquiété pour le financement d’un projet professionnel et pour son testament, qu’il n’avait pas mis à jour, raconte le rescapé de 45 ans sur LinkedIn.

Le succès de son post, qui a récolté près de 8 millions de vues en une semaine, montre que son témoignage brut résonne parmi les employés du secteur financier, soumis à rude épreuve par le covid. «J’espère que ma femme ne va pas me retrouver mort», a-t-il finalement pensé avant de l’appeler à l’aide.

Le spécialiste en confidentialité des données raconte l’allongement des journées de travail, les interminables vidéoconférences et l’effet négatif de l’isolement dû au travail à distance, dans une interview à Bloomberg. Jonathan Frostick reconnaît aussi qu’il est responsable d’avoir laissé disparaître la distinction entre travail et vie privée. Son témoignage rejoint ceux d’autres professionnels de la finance qui remettent en question leur charge de travail durant la pandémie.

Le mythe du surhomme

Certains ont même jeté l’éponge, comme le fondateur de la banque en ligne anglaise Monzo. Agé de 35 ans, Tom Blomfield a quitté son entreprise en janvier dernier, le stress de la pandémie s’étant ajouté au poids de diriger une start-up en pleine croissance. Le déclic est venu le jour où Londres a été placé en confinement, lorsque trois investisseurs potentiels ont abandonné le projet. Stress, anxiété, peut-être un début de dépression: «J’ai toujours trouvé que le mythe du fondateur de start-up super-héros qui dort quatre heures par nuit, lit 500 livres par an et fait du sport avant le lever du jour était une connerie, a-t-il raconté au Guardian. Si c’est vrai, je n’ai jamais rencontré cette personne.»

Le tabou des difficultés psychologiques dans la finance a aussi été levé par des initiatives comme celle de Susan Revell. La vice-présidente de la Bank of New York Mellon pour l’Europe a partagé avec ses 48 500 employés ses difficultés au quotidien et encouragé ses collègues à en faire de même.

Depuis son lit d’hôpital, Jonathan Frostick a pris de bonnes résolutions. Ne plus passer la journée en appels Zoom et envisager son travail différemment. Tout le monde n’en est pas là: mi-février, le patron de KPMG au Royaume-Uni avait exhorté ses troupes à «arrêter de geindre» à propos de la pandémie. Le tollé qui s’est ensuivi l’a poussé à la démission quatre jours plus tard.