«J’aidais les clients américains à échapper au fisc»

Justice Un ex-cadre d’UBS est intervenu dans le procès de Raoul Weil. Il avait à l’époque côtoyé l’accusé

Description, en détail et sans fard, des pratiques de la banque aux Etats-Unis

«Les banquiers suisses apprennent à rester en dessous des radars. Ils ne sont d’ailleurs pas très extravertis et ne racontent pas de blagues.» Lors de la deuxième journée du procès de Raoul Weil qui se tient devant une cour fédérale de Fort Lauderdale aux Etats-Unis, l’accusation a appelé à la barre un témoin très disert: Hansruedi Schumacher. Ce dernier, cadre d’UBS jusqu’en 2002, n’a pas alourdi directement les charges qui pèsent contre l’ex-numéro trois d’UBS, accusé d’avoir aidé à soustraire au fisc américain quelque 20 milliards de dollars. Mais il a décrit en détail les pratiques de la première banque suisse aux Etats-Unis au moment où il était encore à la tête du desk des clients américains à Zurich. Son lien avec l’accusé? Raoul Weil était devenu son chef en 1996 auprès de ce qui était encore la Société de banque suisse (SBS).

Fils de restaurateurs qui tenaient un établissement sur les hauts de Zurich, Hansruedi Schumacher s’est livré à un grand déballage. Inculpé lui aussi par la justice américaine le 21 août 2009, il n’a pas tenté de masquer les faits: «Je savais ce que je faisais. J’aidais des clients américains à échapper au fisc.» Après la fusion UBS-SBS, le témoin est resté responsable de l’unité chargée des clients américains, qui étaient au nombre de 15 000 avant de bondir à près de 18 000. Mais à ses yeux, c’était encore un chiffre modeste: «Les clients allemands en Suisse étaient peut-être dix fois plus nombreux que ceux enregistrés au desk américain.»

Illustrant la manière dont la banque appréhendait ces questions, Hansruedi Schumacher a expliqué à la cour de Floride le vocabulaire utilisé à UBS. Tout était «noir ou blanc»: noir pour les comptes non déclarés, aussi appelés comptes simples, blanc pour les comptes déclarés, baptisés également comptes complexes. Mais «pourquoi inciter des Américains à ouvrir un compte en Suisse?» demande l’avocat de l’accusation Jason Poole. «C’est le secret bancaire. En Suisse, déclare le témoin, nous avons une certaine culture selon laquelle les affaires financières sont des questions privées et personnelles.» Hansruedi Schumacher ne se prive pas d’utiliser le vocable de paradis fiscal pour décrire la Confédération.

L’ex-responsable du desk américain à UBS, qui supervisait une quarantaine de collaborateurs à Zurich, Genève et Lugano, a raconté comment ses conseillers à la clientèle voyageaient aux Etats-Unis trois à quatre fois par an pour un peu moins de deux semaines, comment ils y rencontraient entre quatre et huit clients par jour, surtout dans des chambres d’hôtel, mais aussi lors de déjeuners ou de dîners. Aucun rendez-vous n’était fixé à l’avance depuis la Suisse, à moins que le client le souhaite. Dans ce cas, «nous l’appelions depuis la maison, car il ne souhaitait pas que le numéro d’UBS apparaisse dans son relevé téléphonique», se souvient Hansruedi Schumacher. «Nous ne passions pas non plus la douane [américaine] avec des états de comptes, qui étaient envoyés au préalable par FedEx à l’hôtel où séjournaient les banquiers.» Et l’ex-cadre d’ajouter: «Il fallait rester discret pour que les douaniers américains ne nous détectent pas.» Il importait aussi de cocher la case «tourisme» en remplissant les formulaires d’entrée à la douane américaine. De telles instructions n’étaient pas improvisées. Elles figurent dans un document présenté mercredi relatant une réunion des gestionnaires de fortune d’UBS à Genève.

Pourquoi autant de détails? Hansruedi Schumacher a le couteau sous la gorge. Il s’est livré à la justice américaine à Miami le 6 octobre. En raison de son inculpation, il n’a plus quitté la Suisse. Il a engagé deux avocats, un Suisse et un Américain. En vain: «J’espérais que le gouvernement suisse allait m’aider. Mais rien ne s’est passé.» Le témoin a ensuite engagé un lobbyiste. Sans résultat. En juin 2013, la banque où il avait un compte privé l’a prié de tout fermer. Sa carrière professionnelle en lambeaux, il a chargé une avocate d’approcher les autorités américaines pour résoudre son cas. On lui a garanti que son témoignage n’allait pas être utilisé contre lui.

En Floride, Hansruedi Schumacher a raconté en quelque sorte son rêve américain, sa manière de passer du statut d’apprenti à celui de cadre d’UBS. A la fin du collège, où ses résultats étaient médiocres, il avait fréquenté une école jésuite en Suisse romande pour acquérir une certaine discipline. Le Zurichois, trilingue, a décrit l’accusé comme un banquier «pragmatique, intelligent, une personne qui comprend bien les affaires. […] Ce qui l’intéressait, c’étaient les chiffres.»

Sa carrière est en lambeaux. Maisil a la garantie que son témoignage ne va pas être utilisé contre lui