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L’ancien banquier Stefan Buck, ici au centre et photographié en 2016, raconte son combat contre les autorités américaines pour prouver son innocence. Il était recherché par le Département américain de la justice depuis 2013.
© Reuters

Interview

Un banquier zurichois: «J’ai été menotté et incarcéré à mon arrivée à New York»

L’ancien banquier zurichois Stefan Buck a été acquitté fin novembre par la justice américaine, qui le poursuivait depuis 2013 pour avoir aidé des clients américains à frauder le fisc. Il témoigne de la difficulté à se défendre, entre négociations violentes, séjour en prison et témoins manipulés

Il risquait 5 ans de prison aux Etats-Unis, pour avoir aidé des contribuables américains à dissimuler des avoirs en Suisse. Stefan Buck était recherché par les autorités américaines depuis avril 2013, en tant qu’ancien responsable de la gestion de fortune de la défunte Banque Frey à Zurich. L’établissement, visé par une enquête américaine, avait cessé ses activités en octobre 2013. Stefan Buck a choisi d’aller affronter la justice états-unienne, qui l’a finalement blanchi le 21 novembre. Pour Le Temps, il raconte la difficulté des négociations avec le Département américain de la justice, son arrestation dès son atterrissage à New York et comment il a remporté son procès.

Le Temps: Comment êtes-vous parvenu à vous faire acquitter? Certains de vos anciens clients sont venus témoigner contre vous, c’était un atout considérable pour le procureur. Et vous faisiez face à un jury populaire qui ne connaissait pas spécialement le monde de la finance.

Stefan Buck: Pour tous les clients qui ont témoigné contre moi, j’avais énormément d’informations montrant qu’ils mentaient. Chacun d’entre eux avait conclu un accord avec le gouvernement américain, qui leur avait dit ce qu’ils devaient déclarer au tribunal. Nous avons pu montrer qu’ils cherchaient à plaire au gouvernement. Cet élément a été déterminant. J’ai pu parler au jury à l’issue du procès: ses membres ont estimé qu’il était évident que les clients mentaient. Mon dossier était plus solide que ce que nous avons pu montrer, en fait. Nous n’avons pas pu utiliser la plupart des preuves de mon innocence que nous possédions.

Pourquoi avez-vous plaidé non coupable?

Depuis le premier jour, j’ai été convaincu que je n’avais rien fait d’illégal. J’ai toujours respecté les lois suisses. La décision de continuer à servir des clients américains après 2009 avait été prise par la direction de la Banque Frey. Nous avons pris beaucoup de mesures afin que notre activité soit légale, et nous avons pu le démontrer durant le procès. Je suis toujours jeune (37 ans, ndlr) et je veux continuer à avoir une carrière dans la banque.

Vous avez été recherché par les autorités américaines pendant plus de quatre ans. Comment avez-vous vécu cette période?

Ça a été absolument difficile. Mentalement, la partie la plus pénible est l’attente. Ne pas savoir ce qui se passe. Le gouvernement qui repousse les échéances, encore et encore, et joue à de petits jeux. Ensuite, le procès lui-même est très intense, avec des journées de travail de vingt heures. Ce qui se passe dans un procès comme celui-là est absolument fascinant… si vous n’êtes pas l’accusé.

Quand avez-vous décidé d’aller affronter la justice américaine, et pourquoi?

J’ai pris cette décision le jour de ma mise en accusation, en 2013. Dans un premier temps, les autorités américaines ne m’ont pas laissé venir aux Etats-Unis. Elles ne voulaient pas vraiment qu’un procès ait lieu. Les représentants du gouvernement m’ont menacé de m’envoyer en prison si je venais aux Etats-Unis. Durant toutes ces années, il était trop risqué de m’y rendre. Puis l’an dernier, nous avons eu une bonne discussion avec eux. Ils pensaient que je viendrais à New York pour trouver un accord. Mais ce n’était pas mon intention. Ils ont été plutôt énervés.

Que s’est-il passé?

Lorsque j’ai atterri à New York mi-novembre 2016, j’ai été arrêté à ma descente de l’avion. J’ai été menotté et incarcéré, comme dans un mauvais film, avec les pieds attachés et une ceinture autour du ventre. Puis mon avocat m’a sorti de là en échange d’une caution de 500 000 dollars. J’ai ensuite habité à New York puis j’ai été autorisé à voyager à l’intérieur des Etats-Unis. Privé de passeport, je ne pouvais pas prendre l’avion, j’ai donc pris des bus Greyhound, dont l’un pendant 33 heures pour aller à Miami.

Aviez-vous un accord avec le gouvernement avant de venir aux Etats-Unis?

Tout était planifié à l’avance. La caution était déjà fixée. Ça n’a pas empêché les autorités de m’arrêter et de tout faire pour que j’abandonne. Ils ont été très méchants avec moi, c’était très difficile de me battre contre eux. Mais mon avocat et moi avons décidé de nous battre et de gagner.

Pourquoi avez-vous choisi cet avocat, Marc Agnifilo, du cabinet Brafman & Associates, qui avait défendu Dominique Strauss-Kahn dans l’affaire du Sofitel en 2011? Il n’est pas spécialisé dans la finance.

Je l’ai rencontré très tôt après mon inculpation. Il avait déjà défendu la Liechtensteinische Landesbank (condamné à une amende de 23,8 millions de dollars en juillet 2013 pour avoir servi des contribuables américains, ndlr), il connaissait bien les banques suisses. Il a construit une équipe solide pour me défendre. Sa personnalité en faisait l’avocat idéal pour un procès: il est capable d’expliquer des sujets complexes à un jury qui ne connaît rien à tout cela.

Combien a coûté votre défense et qui a payé?

La Banque Frey a pris en charge l’ensemble des frais, soit environ 1,5 million de francs.

En Suisse, est-ce que la Finma, l’autorité de surveillance des banques, a pris des sanctions contre vous?

Absolument pas. Une enquête a été lancée contre la Banque Frey en 2014. La Finma a analysé tout mon travail et celui de mes collègues, pour arriver à la conclusion qu’elle n’avait rien contre moi. Elle m’a assuré que je pouvais reprendre une activité de direction dans une banque à tout moment.

D’autres banquiers, ex-banquiers ou avocats suisses sont toujours recherchés aux Etats-Unis, comme vous l’étiez. Que peuvent-ils apprendre de votre expérience?

Je serai ravi de partager mon histoire avec des gens dans cette situation. Mon dossier contient énormément d’informations qui ne sont pas connues. Chaque cas est différent, les banques travaillaient de manière différente. Vous devez savoir précisément comment étaient gérées les relations transfrontalières. Avez-vous des témoins en votre faveur? Quels témoins témoigneront contre vous? Beaucoup de pièces de puzzle doivent s’imbriquer les unes dans les autres. La connaissance de l’avocat et son dynamisme sont fondamentaux. Un avocat âgé ne peut pas gérer un procès aussi intense.

Et maintenant, qu’allez-vous faire?

Tout d’abord prendre des vacances et skier dans les Alpes, voir mes amis, ma famille. En février, je commencerai à chercher du travail. J’aimerais rejoindre la direction d’une banque. J’ai toujours ma propre société de private equity et de venture capital. Mais j’aime la banque et j’ai montré qu’on peut exercer cette activité difficile de manière légale. J’ai beaucoup appris au cours des dernières années.

Lire aussi: Comment se faire acquitter lorsqu’on est un banquier suisse poursuivi aux Etats-Unis


Banquiers suisses contre banquier suisse

Des anciens clients ne sont pas les seuls à avoir témoigné contre l’ancien banquier Stefan Buck lors de son procès new-yorkais. Des banquiers suisses sont également venus à la barre: un cadre de Credit Suisse et deux collaborateurs de Julius Baer, selon nos informations. Ces témoins ont apporté des «leavers lists», des listes de clients qui avaient changé de banque durant les années 2000: des documents utiles pour déterminer quelles banques ont continué à accepter des évadés fiscaux américains après 2009, lorsque la pression sur les banques suisses était à son comble.

Contacté par Le Temps, un porte-parole de Julius Baer explique que ces deux employés «n’ont témoigné que sur leurs propres affaires, ainsi que sur des questions techniques et générales». La présence de ces deux collaborateurs, qui ne connaissaient pas Stefan Buck, s’explique par des obligations imposées à Julius Baer lorsque la conclusion d’un accord de suspension des poursuites américaines (deferred prosecution agreement, DPA), annoncé le 4 février 2016. Il était reproché à l’établissement zurichois d’avoir géré jusqu’à 4,7 milliards de dollars d’avoirs non déclarés détenus par des clients américains entre 2001 et 2011.

En plus d’un paiement de 547 millions de dollars, la banque devait respecter un certain nombre d’exigences américaines jusqu'en 2019. Dont celle d’assurer, sur demande du Département américain de la justice, que ses collaborateurs ou anciens collaborateurs viennent témoigner lors de toute rencontre, interview ou procès.

Le même type d’exigences de collaboration s’applique à Credit Suisse, qui a pour sa part trouvé un accord avec les Etats-Unis en mai 2014. La deuxième banque suisse avait dû payer 2,6 milliards de dollars. Son dossier portait sur environ 10 milliards d’avoirs américains, déclarés et non déclarés. Credit Suisse précise s'être «conformé à la loi suisse et à ses obligations en matière de coopération, à la demande du Département américain de la justice concernant certaines informations transactionnelles lors du procès». (SR)

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